Après le dossier consacré à Bourguiba nous vous proposons ce mois-ci de découvrir les chapitres extraits du livre écrit par si Tahar BELKHODJA ancien ministre tunisien et proche collaborateur de Bourguiba.
Nous avons choisi arbitrairement les chapitres 7 et 8, nous restons à la disposition de ceux qui veulent apporter une contribution pour éclairer nos internautes avides d'information sur la tunisie.
Préambule du webmaster de tuniscom sur le livre de Monsieur Tahar Belkhoja, à lire ici le chapitre 7 et 8 ainsi que l'introduction.
Bonne lecture !!!
Citation de Jean Guitton Page 4
Echec du pluralisme Page 241
Gafsa Page 244
Le pluralisme Page 248
Le printemps de l'information Page 255
La dérive politique Page 261
Une démocratie inachevée Page 267
Pouvoir et succession Page 272
Préambule du Webmaster de Tuniscom.
Un livre a été écrit pour que ne vivent les rumeurs. Tahar Belkhodja a apporté un témoignage de la Tunisie " bourguibienne ". Il indique à juste titre dans son introduction quil est " forcément subjectif " mais quil se veut objectif dans le récit des événements . Son voeu est dinciter ses compagnons à rapporter à leur tour leurs propres expériences et à révéler dautres faces de lhistoire récente tunisienne NDLR(webmaster)
Ce livre est écrit par Tahar Belkhodja, édité par Arcanteres - Publisud , et dédié Au Président Habib Bourguiba : " Le Combattant suprême "
TAHAR BELKHODJA
B O U R G U I B A
T E M O I G N A G E
PUBLISUD
ARCANTERES
De même quil est conseillé de se priver de lire si lon nen sent pas un appel, de même on devrait se priver décrire un livre si lon na pas la conviction davoir à transmettre ce que nul ne peut dire à votre place.
Jean Guitton
Au Président Habib Bourguiba : " Le Combattant suprême "
Introduction
Ce livre est un témoignage, inévitablement subjectif à certains égards,mais qui se veut objectif dans le récit des événements comme dans lappréciation des hommes. Subjectif, car il est incomplet, sattardant seulement sur les moments forts des trois premières décennies de la Tunisie indépendante : une époque de vie politique intense, avec ses heurs et ses malheurs, vécue auprès dun chef dEtat exceptionnel, Habib Bourguiba, qui a présidé à la renaissance dune nation et à la consolidation dun Etat.
Il ne sagit là ni dune autobiographie ni dun essai historique, qui aurait impliqué des recherches darchives, des confrontations de points de vue, et une aspiration à lexhaustivité. Plutôt que de faire oeuvre dhistoire, jai souhaité apporter ma contribution par le récit dun itinéraire de trente ans de vie politique auprès de Bourguiba, où saffirment quelques grandes certitudes, mais où ne sont pas occultés les hésitations et les doutes, pas plus que ne sont dissimulées les erreurs. Le tout dans un contexte où les affrontements furent parfois vifs, les mots durs et les actions brutales. En les relatant, avec rigueur,et en respectant lobligation de réserve inhérente à mes responsabilités antèrieures, je me suis efforcé dêtre serein, de comprendre les raisons de ceux dont je navais pas partagé les choix.
Ce faisant, mon voeu est dinciter mes compagnons, les autres acteurs de cette époque, à rapporter à leur tour leur propre expérience, et à révéler dautres faces de notre histoire récente. Nous avons suffisamment déploré que tant de nos aînés politiques aient disparu en emportant leurs souvenirs pour ne pas être tentés de les imiter. Dans les pays modernes, le jugement politique nattend guère. Imparfait, parfois injuste, toujours soumis à révision, il a le mérite dinformer et détablir un dialogue avec la nouvelle génération, qui ne se satisfait plus désormais des seules vérités officielles et des rumeurs ambiantes.
Pour ma part, en écrivant, je réponds à une ardente exigence intérieure. " De grands pans du passé sortent ainsi du champ de ma conscience " : écrivait André Gide.
Lévocation de quelques témoignages de notre histoire politique contemporaine contribue à élargir le champ des débats nécessaires à la vitalité de la nation, et nous libère, en même temps, de cette angoisse politique qui est souvent notre lot. Notre rôle politique, nous lavons certes vécu en acteurs, mais souvent aussi en le subissant. Si nous avons, plus peut-être quil neût fallu, fait preuve dorthodoxie, ce fut toujours avec lespoir intime quun jour il en serait autrement : une conviction que nous fûmes quelques-uns à partager mais qui, malheureusement, ne fut jamais lobjet dun approfondissement collectif.
Ce témoignage, ces souvenirs politiques, que jessaie simplement de replacer dans leur contexte historique et dans leur environnement humain, sont répartis en huit chapitres aux intitulés évocateurs des grands moments et des grands thèmes de ces trois décennies de " bourguibisme ".
Le premier traite précisément de " Bourguiba ", tel que je lai connu et pratiqué, tel que je lai vu fonctionner pour le meilleur et pour le pire. Non pour retracer sa carrière - dautres lont fait ou le feront - mais parce quil sest tant identifié à la Tunisie de ces années-là que la suite serait moins compréhensible sans cette évocation introductive.
Le deuxième chapitre est consacré au drame de " Bizerte ". Qui en fut responsable? Eût-on pu léviter? Et les deux grands chefs dEtat qui surent si bien, par la suite, en dépasser les conséquences, pourquoi donc ont-ils presque souhaité cette épreuve? En définitive, dans quelle mesure l affaire de Bizerte a-t-elle permis de hâter le règlement du problème algérien?
Notre politique extérieure, durant la même période, fut largement dominée par nos relations avec nos deux voisins de lOuest et de lEst , et marquée par deux projets dunification. Cest lobjet des deux chapitres intitulés : " Le Kef " pour lAlgérie et " Djerba " pour la Libye. On y verra comment ces deux tentatives improvisées - mais non sans calcul inavoué- ne pouvaient quéchouer, et comment Bourguiba réussit à sauver la situation après lavoir compromise. On se demandera aussi dans quelle mesure les répercussions économiques de ces deux erreurs, sur le gazoduc algéro-tunisien et pour le plateau continental tuniso-libyen, auraient pu être mieux gérées.
Couvrant successivement, en politique intérieure, les décennies 60 et 70, les deux chapitres intitulés : " Le Socialisme destoutien " et le " Jeudi noir " analysent deux échecs : celui dune collectivisation autoritaire et celui dun pacte social personnalisé. dans les deux cas, lambiance politique et sociale était hostile : lagressivité du parti jointe au mauvais fonctionnement des institutions de la république ne pouvait, dés lors, que déboucher sur des drames dont on na pas su tirer les leçons nécessaires.
Titré : " Le printemps démocratique ", le septième chapitre traitera notamment dun autre échec : celui de " louverture " du système, à travers une démocratisation de la communication et lavènement du pluralisme. Une ouverture à laquelle avait consenti Bourguiba, mais que nous navons pas su mener à bonne fin.
Dans le dernier chapitre, enfin, jai porté ma réflexion sur la " République ", et tenté d expliquer comment celle de Bourguiba a souffert dun déficit démocratique doublé dune lutte successorale permanente, qui furent compensés, tant bien que mal, par la vigueur et l énergie visionnaire dun grand homme dEtat.
Autant de grands thèmes que de chapitres, posant plus de questions quils napportent de réponses. En écrivant, jai souhaité seulement contribuer à éclairer lhistoire de la " chevauchée " tunisienne, de 1955 à 1987, tout au long de ces trois décennies Bourguiba.
7
Le printemps démocratique
La décennie 80 aurait dû être celle de la démocratisation du système, après tous les aléas de la décennie précédente et surtout après les événements du " Jeudi noir ", ce soubresaut populaire, dont nul navait prévu lampleur. Il fallait vite circonscrire " lexplosion " et ses conséquences sur le plan sécuritaire, mais il fallait aussi réfléchir rapidement à la solution politique.
Les séquelles étaient pénibles, aussi bien pour les nouveaux responsables que pour les partants. De notre côté, mes camarades démissionnaires et moi-même conscients des complications qui ne manqueraient pas de surgir, décidâmes de nous isoler, provisoirement, dans nos villages respectifs. A Hammamet je me retrouvai en effet plutôt seul : des rumeurs étaient soigneusement entretenues, dissuadant de toute visite, sauf pour les membres de ma famille. A Tunis, dans le même temps, la population se terrait bien avant lheure officielle du couvre-feu, lequel sera maintenu près de trois mois, jusquen mars 1978.
Cest dans cette atmosphère que, le 25 février au soir, un ami, Tarak Ben Amar, neveu de la Présidente, producteur de cinéma, vint me supplier de quitter rapidement Hammamet et si possible A Tunisie : de source sûre, il me disait redouter quelque agression ou autre violence. Le soir même, mon beau-frère memmenait à Tunis chez le vieux militant Béchir Zargayoun où je passai clandestinement la nuit avant de repartir le lendemain, dés 7 heures, pour Marseille. Grâce à certaines complicités à laéroport, javais pu, sans causer dalerte, embarquer sur le premier avion. Je sus par la suite quune demi-heure après, le Premier ministre Nouira, en homme dEtat, navait pas obtempéré aux injonctions des " faucons " qui voulaient faire revenir lavion à Tunis. De Marseille, je gagnai aussitôt Nice où, pendant huit mois dexil, je pus apprécier lhospitalité française et lappui de nombreux amis français et étrangers. Je minterdis cependant toute déclaration, dabord parce que je ne voulais pas critiquer mon pays de l'extérieur ; ensuite parce que je savais, par expérience, que de telles situations navaient rien dirréversible.
Wassila Bourguiba, pour sa part, avait prétexté de consultations médicales pour se rendre quelques jours plus tard à Paris où elle resta près de trois mois. Il fallut que Bourguiba y vint lui-même, en juillet 1978, pour la convaincre de rentrer : et je tins de notre ambassadeur Hédi Mabrouk, fin politique et bel homme de société, quune difficile explication avait opposé les deux époux quant aux responsabilités politiques au sommet dans le drame du Jeudi noir. Nul doute que les réflexions du Président en furent enrichies : dés octobre, je regagnai donc Mahdia, dont jétais maire depuis 1975 et où me réconforta le chaleureux accueil de la population : accueil qui acheva de me convaincre que mon limogeage, un mois avant le Jeudi noir, avait été en définitive une chance en mévitant dêtre impliqué dans le drame.
Le congrès de 1979
Il fallut attendre près de vingt mois après les événements du 26 janvier 1978 pour que se réunisse à Tunis, le 5 septembre 1979, le Xème congrès du parti, préparé minutieusement par Hédi Baccouche - nommé dés après le Jeudi noir à la direction des Affaires politiques, auprès du Premier ministre.
Etant resté membre du comité central, je ne manquai pas dy assister. Je pus mesurer la pression du système qui nenserrait pas seulement les citoyens dans leur vie professionnelle, mais aussi pesait tout autant sur la conscience des responsables. Jétais discrètement assis dans les derniers rangs, parmi la masse des congressistes, et on ne me saluait que la main, sinon dun simple clignement des yeux ; cela ne me découragea point. Je suivis néanmoins toutes les séances ouvertes et me tins informé de la teneur des réunions du bureau politique grâce à un bon ami, un ancien militant de lUGET, Tijani Makni.
Fidèle à sa stratégie permanente visant à ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba avait donné surtout pour consigne à son premier collaborateur, le Premier ministre et secrétaire général du parti, de tourner la page. Dans son discours douverture, invoquant lintérêt national, il appela " tous les tunisiens, quelles que soient les divergences dopinion et dorientation, à soutenir lédifice étatique, instrument de la renaissance nationale, de la sécurité et de la stabilité ". Nouira déclara pour sa part : " Il faut que les sources multiples rejoignent le même fleuve, notre parti comme au temps de lédification de la nation ". Et il allait jusquà conclure témérairement : " Léchec du multipartisme est en voie dêtre dépassée dans des pays aussi démocratiques que lAngleterre et les Etats-Unis (...) . Lancienne direction de lUGTT, le groupe des Libéraux et le MUP sont soit avides de pouvoir, soit irresponsables ".
Dans ce climat morose dunité nationale apparente, alors quaucun débat quelque peu ardent ou du moins quelque évocation sérieuse du Jeudi noir ne pouvait être amorcé, le congrès, baptisé " Congrès du progrès et de la fidélité ",se déroula dans lambiguïté et donna limpression de se trouver en porte à faux. On savait en effet que le fossé sétait élargi entre un Président qui reprenait vigueur et les " faucons " qui avaient pu, un moment, renverser léquilibre du pouvoir, mais qui en étaient maintenant à leur dernier sursaut politique : rejetant le multipartisme au nom de lunité nationale, en réclamant la plus grande rigueur à légard des " déviationnistes ", représentés par les anciens dirigeants de lUGTT et les ministres démissionnaires de décembre 1977. A propos de Bourguiba, certains saventuraient jusquà répéter en murmurant ce que disait lun dentre eux, éminent haut responsable : " On ne veut plus de ce Franco ".
Dernier sursaut, disais-je: on vit ainsi le congrès voter presque furtivement une résolution dexclusion du PSD - lue délibérément par le représentant du parti dans ma ville natale - à lencontre dAchour, des démissionnaires (Chatti, Kooli, Belhadj Amor, Ennaceur, Bennour et de moi-même).Les congressistes se levèrent machinalement pour applaudir et entonner lhymne national ; nous seuls, les anciens ministres incriminés restant ostensiblement assis.
Puis, à linstigation des mêmes " personnages ", on voulut imposer Nouira en le faisant élire, par acclamations, secrétaire général du PSD. Deuxième faute, que le Président sempressera de faire annuler. Ces deux " décisions "ne seront jamais publiées et ne furent annoncées quune seule fois à la radio. Il ne sera plus question dexclusions et le secrétaire général du parti sera choisi après le congrès par Bourguiba lui-même. On avait pensé lui forcer la main avec lélection directe du secrétaire général qui, dés lors, ne serait plus révocable que par un autre congrès.
Dés la fin de ces assises, le Président, bien vite, reçut Nouira pour lui
reprocher leur organisation " singulière ", et considérer quil " a été mal conseillé ".Il sanctionna les organisateurs du congrès et notamment Hédi Baccouche qui quittera la direction des affaires politiques au Premier ministère pour partir comme consul à Lyon. Il limoge Abdallah Farhat du gouvernement et du bureau politique, maintient Sayah comme directeur du PSD et confirme Hassan Belkhodja comme membre du bureau politique, bien quélu seulement sur la liste des suppléants.
On se souviendra de la première tentative dOPA sur le parti : celle de Ben Salah en 1956, quand le congrès de lUGTT avait demandé lunité organique avec le Néo-Destour. On se rappellera aussi le congrès du parti (Monastir I en 1976), quand les " libéraux " tentèrent de faire élire le bureau politique directement par le congrès.
Dans les trois cas, en 1956, 1971 et 1979, ce ne devait être quun transfert furtif du pouvoir, mais toujours dans le même parti, dans le même système, alors que ces trois occasions auraient pu permettre - après une franche clarification avec Bourguiba, et dans le cadre dun consensus de lestablishment politique avec toutes ses composantes - dentamer puis de réussir une certaine démocratisation interne dans les différents rouages de la république et des organes socioprofessionnels.
En fait, lexigence de démocratie dans toute sa plénitude, et ses corollaires- la primauté du droit, la liberté dexpression et dassociation, le pluralisme- bien quuniversellement adoptés dans leurs principes nétaient pas, à lépoque, dans les pays en voie de développement aussi contraignants que pendant cette dernière décennie.
(Page 244)
Quatre mois après le congrès, le 26 janvier 1980 (jour anniversaire du Jeudi noir), Gafsa, la ville minière du sud-ouest est investie par un groupe de Tunisiens armés venu de " létranger ".
Le lendemain, la ville se réveille sous un tir nourri darmes automatiques . Larmée est chargée de réduire " linsurrection ". Les agresseurs se feront connaître par un communiqué diffusé à Paris (AFP) : " Larmée de libération tunisienne intervient à ce second anniversaire du massacre sanglant perpétré par le régime tunisien le 26 janvier 1978. Cest le point de départ dun mouvement qui aboutira finalement à la libération du pays de la dictature du parti (PSD) et de la domination néo-coloniale ".
Gafsa vivra en état de siège jusquau 3 février. Le 6, lagence de presse TAP rapporte que " Larbi Akremi et Ezzedine Chérif qui ont été arrêtés ont convoyé les armes à Gafsa à partir de la Lybie ". Lun et lautre avaient déjà été condamnés lors du complot de 1962. Et lenquête révélera que trente des attaquants, venant de Tripoli, étaient arrivés à Alger via Beyrouth et Rome pour franchir ensuite la frontière algérienne aux abords de Tébessa. Dautres étaient arrivés à Tunis via Marseille et Rome. Tous avaient séjourné clandestinement à Gafsa pendant plusieurs jours. Ils devaient se proclamer " gouvernement révolutionnaire " et attendre, le cas échéant, des " secours extérieurs " et le " ralliement " du reste du peuple.
A la demande du gouvernement tunisien, la France envoie le 28 janvier des avions de transport , des hélicoptères Puma et un groupe de conseillers militaires. Trois bateaux de guerre et leur escorte de cinq sous-marins étaient dépêchés depuis Toulon au large des côtes tuniso-libyennes. Laide américaine, de son côté, se manifeste par l envoi de navires de guerre non loin du littoral tunisien et par la décision de livrer rapidement des hélicoptères et des engins de transport pour " renforcer la capacité défensive du pays ". Le Maroc envoit deux avions de transport et des hélicoptères.
Le Président qui, au moment de lagression, se reposait à Nefta à près dune centaine de kilomètres de Gafsa, ne change pas le programme de son séjour. Refusant de rentrer à Tunis et bravant tous les conseils de prudence, il arrive à Gafsa 48 heures après les événements et se fait acclamer dans les rues de la ville, debout dans sa voiture découverte aux côtés de son épouse.
Dés le 30 janvier, la Tunisie rompt ses relations diplomatiques avec la Libye et rappelle ses quatre cents coopérants.
Le 4 février, des manifestants libyens incendient l ambassade de France à Tripoli et le centre culturel français de Benghazi, deuxième ville libyenne, est attaqué. Le 5, la France rappelle son ambassadeur. Le 7, Tripoli accuse la Tunisie de " constituer un nouveau pont impérialiste en Afrique ".
Le chef de lEtat algérien Chedli Benjedid déclare pour sa part que " le gouvernement algérien suit avec préoccupation toute présence de forces étrangères à ses frontières ".
En avril, la Cour de sûreté de lEtat condamnera la quarantaine des prévenus : 15 seront exécutés et 25 récolteront des peines de travaux forcés à perpétuité. Dix dentre eux devaient être graciés, mais Arafat, le leader de lOLP, de retour de la conférence du " refus " de Tripoli, intercéda maladroitement, provoquant la colère de Bourguiba qui refusa alors toute grâce.
La Tunisie, déjà bien fragilisée, est alors lobjet de nouvelles pressions. Au large de la Méditerranée, entre la Libye et Malte, sur un bateau radio-émetteur baptisé Radio-Gafsa, on choisit des speakers et speakerines tunisiens pour déverser des flots de calomnies, dindiscrétions intimes, daccusations plus ou moins fondées contre le régime et surtout contre Nouira personnellement - à qui lon ne pardonnerait jamais léchec de la fusion tuniso-libyenne. Cétait abject et infâme. Les Tunisiens, dont certains se délectaient, étaient surtout scandalisés par les petits détails que fournissait cette radio clandestine sur les conditions de vie de certains hommes politiques tunisiens. Le Président, fidèle à son éthique traditionnelle, avait enjoint de ne pas répondre.
Reste que le système était encore une fois mis à lépreuve. Le pays, qui restait fragile à lintérieur, se révélait vulnérable à lextérieur. Les événements de Ksar Hellal en octobre 1977, laffrontement du Jeudi noir le 26 janvier 1978, la dérive du congrès de Tunis doctobre 1979, enfin lincursion à Gafsa le 26 JANVIER 1980, ne manquaient pas débranler Bourguiba et de le convaincre de prendre seul et vite les décisions qui simposaient pour amorcer le tournant.
Le 15 février 1980, moins dun mois depuis lattaque de Gafsa, le chef du protocole me téléphone à Mahdia pour me demander daccompagner à Nefta la délégation de la ville sicilienne de Mazara del Vallo, qui célébrait son jumelage avec ma ville natale. Je retrouvai une ambiance chaleureuse et je pus, comme par le passé, prendre connaissance des projets politiques de Bourguiba, quil avait pu élaborer loin de Tunis. Une seule préoccupation lanimait : reprendre tout en mains, mais sans toucher au système. Pour lui, seuls les hommes avaient failli. Me recevant, il me dit : " Voilà où nous en sommes, La Tunisie est devenue un trou! ". Je ne lavais pas vu depuis près de deux ans, mais je ne lai jamais trouvé aussi serein face aux événements, aussi déterminé à reprendre les rênes du pouvoir et à défier ceux qui avaient cru pouvoir latteindre si près de son lieu de séjour.
Le dîner fut même détendu. Wassila , très à laise, sachant toujours susciter lhilarité se permit même de railler lorigine sicilienne dEl Mezri, le marabout de Monastir, dont la délégation de Mazara insistait pour sapproprier le nom. A la fin du dîner, sans aucune allusion au passé, Bourguiba mapprit que je revenais aux responsabilités : " Tu iras dabord à Bonn. Guiga prendra lintérieur ". Le projet sébruita rapidement, la Tunisie ayant toujours été dominée, selon les romains, par " les odeurs, les humeurs de Carthage
Mais les protagonistes du Jeudi noir étaient encore là et la nouvelle les éberlua, bien quils connussent bien Bourguiba, lequel revenait toujours à la charge, même sil paraissait se résigner pendant quelque temps. On décida de réagir et le Premier ministre, accompagné de Bourguiba junior, devait prendre un avion spécial pour Nefta afin de faire revenir le Président sur ces nominations.
Le destin voulut que la veille, à Tunis, le 25 février, tard dans la nuit, Nouira eut une attaque cérébrale. Les médecins décidèrent aussitôt son transfert vers un hôpital parisien. A midi, lavion dAssistance-Europe arriva, mais Bourguiba fit différer le départ jusquà son retour de Nefta vers 15 heures. Il voulait se rendre compte " de visu " de létat de santé du Premier ministre et savoir sil pouvait encore compter sur lui. Instruit par les médecins, il déclara confiant : " Il guérira ".
Le chef de lEtat prit lui-même la responsabilité de diriger le gouvernement , mais après quelques jours, submergé, il décida de nommer un " coordinateur " en attendant le retour de Nouira. Il choisit dabord Mohamed Sayah et le convoqua, le 1er mars, de bon matin, sans que nul ne le sût, sauf bien sûr, Wassila qui savait tout, étant branché en permanence sur les conversations téléphoniques. Au petit déjeuner , nacceptant pas que Sayah, le bourguibiste fidèle, se soit fourvoyé avec les " faucons " du Jeudi noir, elle arriva à faire changer davis le Président : " Sayah est trop jeune, Mohamed Mzali est monastirien et le période sera courte puisque Nouira va revenir ". Bourguiba convoqua alors Mzali et reçut les deux prétendants en même temps ; il les informa de sa première intention de nommer Sayah et de sa décision finale de choisir Mzali, tout en leur précisant quil ne sagissait que dune " coordination provisoire ", Nouira revenant bientôt pour reprendre la direction du gouvernement.
Entre-temps, Driss Guiga revint comme ministre de lintérieur, et je le remplaçai à Bonn comme ambassadeur, en mars 1980. Je ny restai que neuf mois, mais ce court séjour en Allemagne me fut facilité par les ministres des Affaires étrangères, Hans Dietrich Genscher, et de lintérieur, Werner Mayhoffer, qui avaient effectué auparavant des visites officielles dans notre pays, et avec lesquels javais eu loccasion dapprofondir "les conditions de la modernisation de la Tunisie ".
. Bourguiba - qui avait refusé, en 1965, de suivre les pays arabes dans leur rupture diplomatique avec lAllemagne fédérale - jouissait dun grand prestige et le Tunisie bénéficiait dun traitement particulier, surtout sur le plan économique. Par ailleurs, le PSD, qui navait jusqualors de relation quavec le SPD (Parti social démocrate), élargit ses contacts. Pour la première fois, jaccompagnai à Berlin le directeur du parti, Mongi Kooli, au congrès de la CDU (Parti chrétien démocrate), en 1980, qui élit Helmut Kohl avec lequel nous eûmes alors un important entretien. De même, et pour la première fois aussi, je représentai le PSD à Fribourg, au congrès du Parti libéral que présidait le ministre Genscher. Une coopération sen suivit depuis avec divers fondations et instituts allemands. Le séjour en Allemagne sera court mais inoubliable ; javais pu apprécier le haut degré de civisme, le fort niveau de modernité, la grande maturité politique à tous les échelons et dans tous les domaines des citoyens allemands dont javais mesuré lhumilité quant au passé, mais aussi leur conviction - déjà en 1980 - que le système communiste serait de plus en plus fragilisé et que lunification de lAllemagne serait inéluctable.
(Page 248)
Le 24 avril 1980, après avoir acquis la conviction de lempêchement définitif de Nouira, Bourguiba nomma Mzali Premier ministre. Mais celui-ci nayant jamais occupé de poste de souveraineté, on conseilla au Président de lépauler par quelques vétérans. En vérité, on voulait tenir une ancienne promesse de réintégrer dans le gouvernement certains anciens ministres qui avaient fait leurs " preuves " lors de limplosion, en 1979, du Mouvement des démocrates socialistes (MSD), présidé alors par Ahmed Mestiri. Lidée de mon retour au gouvernement, que le Président recherchait, fournit pour cela une excellente couverture. Ainsi fus-je nommé, en décembre 1980, ministre de lInformation, tandis que Béji Caïd Sebsi devint ministre délégué auprès du premier ministre. Le Président écourtait ainsi mon " transit " après le Jeudi noir pour me faire revenir encore une fois à des responsabilités nationales.
Plusieurs transactions avaient précédé ce remaniement . Jappris même que, juste avant la publication du communiqué officiel, Bourguiba, recevant Ahmed Bennour, secrétaire dEtat à lIntérieur, lui confiait quil " tenait plutôt à me nommer à la Défense et quil le ferait en juin prochain ". Par ailleurs, Jeune Afrique(10 décembre 1980) révélait quon avait pensé " instituer une commission spéciale pour préparer le congrès du parti dont on confierait la présidence à Tahar Belkhodja ".
Bref, jatterris, le 3 décembre, au ministère de lInformation. Rien de particulier ne my destinait, mais je connaissais assez Bourguiba pour présumer de ses intentions. Il avait décidé dailleurs dés avril de réintégrer au parti et au gouvernement presque tous mes camarades démissionnaires de décembre 1977 : Lasram reprit le ministère de lEconomie; Ennaceur revint aux Affaires sociales ; Belhadj Amor à lHabitat ; et Kooli à la direction du parti. En même temps, Bourguiba nous coopta au comité central : Moalla, Ennaceur et moi-même.
Nonobstant toutes ces péripéties, nous revenions donc aux hautes responsabilités, dans une ambiance de détente et avec le désir sincère de tourner la page du Jeudi noir pour entreprendre la rénovation du système. Les rencontres entre les uns et les autres, selon les affinités, étaient nombreuses : il fallait sortir de lornière et imaginer le renouveau. Moalla, Hamed Karoui et moi-même, formions équipe et nous nous concertions longuement quant au devenir du pays et à la transformation nécessaire des institutions. Sur notre proposition, parallèlement au bureau politique, nous tenions des réunions informelles, bien restreintes au début, groupant finalement le Premier ministre Mzali, lincontournable Zargayoun, ainsi que Caïd Sebsi, Moalla, Karoui, Sadok Ben Jomaa, Kooli, Lasram, Guiga, Mezri Chkir et moi-même. On se retrouvait pour dîner une fois par semaine, chez lun de nous et à tour de rôle, pour discuter des moyens de concrétiser le changement , ou du moins, imaginer lévolution du système.
Nous convînmes , en tout premier lieu, de la convocation dun congrès extraordinaire du PSD, au cours duquel Bourguiba annoncerait solennellement le pluralisme. Nous avions même rédigé le texte à inclure dans son discours que préparait son ancien directeur de cabinet Chedli Klibi. Mais Mzali , confirmant ses réticences premières et redoutant que cela naffecte sa position de dauphin automatique, revint nous dire quon ne pouvait contraindre ainsi Bourguiba, et que Klibi nous demandait den parler au préalable au Président. Sans baisser les bras, nous proposons alors de désigner une délégation. Contraint, Mzali consent à présenter le texte à Bourguiba qui le fait sien , sachant toujours appréhender lessentiel, pour peu quon sût lui expliquer quil ny avait pas de risque pour les structures de lEtat, et aucune crainte de bouleversement brutal de son système.
Le Xième congrès du PSD se tint le 10 avril 1981 et eut son moment fort lors de la proclamation historique de Bourguiba en faveur du pluralisme : " Le degré de maturité atteint par le peuple tunisien, les aspirations des jeunes et lintérêt quil y a faire participer tous les tunisiens, quelles que soient leurs opinions à lintérieur ou à lextérieur du parti dans la prise de décision, nous invitent à dire que nous ne voyons pas dobjections à ce que des organisations nationales politiques ou sociales voient le jour ". Les congressistes se levèrent alors comme un seul homme, applaudirent longuement et frénétiquement avant dentonner lhymne de lIndépendance. Bien que ministre de lInformation, je nétais pas le porte-parole du congrès, Mazli ayant fait acclamer sans élection les noms des membres du bureau. Parallèlement, au congrès même, je nen tins pas moins à entretenir régulièrement nos journalistes tunisiens et les nombreux envoyés spéciaux étrangers de notre conviction de réussir le pari de Bourguiba dinstaurer le pluralisme et dengager la démocratisation de nos institutions. A lissue du congrès, élu au comité central, je serai intégré par Bourguiba au bureau politique.
Le 31 mai 1981, je déclarai à la Revue du Liban : " Lhomme fort en Tunisie, cest la constitution ". Plus explicitement, en juillet, je précisais à El Hawadeth paraissant à Londres : " La reconnaissance du pluralisme est acquise, mais maintenant, il faudrait clarifier la formule juridique afin quelle sapplique aussi bien au parti au pouvoir quaux autres formations. Il y a encore des nuances au gouvernement concernant linstitution dun véritable pluralisme et aussi le délicat problème de la séparation de lEtat et des partis. Il faut préciser les responsabilités et laction des uns et des autres (...). Mes anciennes déclarations à ce sujet ont heurté certains de mes collègues, mais je ne suis pas un fonctionnaire au gouvernement. Je réaffirme que si notre expérience réussit, elle sera bénéfique pour le régime et un bon exemple pour les pays arabes. "
LAssemblée nationale siégeait depuis 1979, pour un mandat de cinq ans. Il fallait donc monter tout un stratagème législatif pour organiser des élections anticipées qui nétaient pas prévues par la constitution. Comme les députés appartenaient tous au parti, nous réussimes à obtenir, non sans difficultés, leur démission individuelle. Puis la Chambre des députés vota un amendement constitutionnel le 6 juin 1981, suivi par une deuxième lecture le 9 septembre fixant les élections au plus tard le 31 décembre.
Nous devions résoudre aussi le problème de la participation de lUGTT. Depuis 1955, dès lAssemblée constituante, conformément au principe sacro-saint de " lunion nationale ", le parti et les organisations socioprofessionnelles se présentaient sur une liste unique sous le sceau du " Front national ". Mais la confrontation du 26 janvier 1978 avait consacré la rupture, et lUGTT ne pouvait plus accepter de coalition avec le PSD. A son congrès extraordinaire, à Gafsa, le 29 avril 1981, les " pestiférés " dhier furent réinstallés à la direction du syndicat, et Taieb Baccouche, élu secrétaire général, déclara demblée : " La démocratisation de la vie politique est liée à la démocratisation économique et sociale ". La motion générale affirma en outre : " LUGTT, innocente de toute responsabilité dans les événements du 26 janvier, revendique la proclamation dune amnistie pour tous les syndicalistes sans exclusive afin deffacer les traces de linjustice quils ont subie ".
Dans un discours destourien au Kram, le 20 juin 1981, je déclarai pour ma part :
" Le peuple tunisien ne mérite ni la coercition, ni loppression et il a prouvé quil ne peut les supporter. Nous devons rétablir la confiance et resserrer les rangs sans comptabiliser les fautes, sans remuer les plaies du passé ".
Latmosphère était donc à la détente : nous voulions tous oublier ce passé récent et douloureux; et le parti, ne revendiquant plus de prééminence, venait dêtre confié à Kooli, un des anciens ministres démissionnaires du gouvernement Nouira.
Nous fûmes alors chargés par le bureau politique, Guiga, Kooli et moi-même, de mener les négociations avec lUGTT. Nous choisîmes à bon escient la villa " Dar Maghrébia " à Carthage. Léquation consistait à faire participer lorganisation syndicale aux élections sur une liste commune avec le parti, tout en trouvant une formule pour ne pas entacher son indépendance. Plusieurs jours et plusieurs nuits de négociations ardues furent nécessaires pour aboutir à la constitution dun " Front patriotique pour les élections législatives ". La Commission administrative de lUGTT approuvera difficilement laccord en soulignant que " lalliance est purement électorale et ne sopposera pas à ce que ses membres sinscrivent sur des listes de lopposition ". Le dénouement fut surtout facilité par une heureuse communication avec Taieb Baccouche et Abdelaziz Bouraoui, de par le souvenir des vicissitudes que nous avions subies dans le passé, les uns et les autres, après le Jeudi noir.
La répartition des sièges fut ardue, mais finalement un compromis fut trouvé : 27 participants pour lUGTT, 109 candidats pour le PSD et les autres organisations nationales. Tout cet échafaudage faillit pourtant capoter. Le Président, circonvenu encore une fois par le dernier carré des " faucons ", ne voulait pas accepter autant de candidats syndicalistes. Il fallut que le directeur du parti, au cours dune audience difficile, arrive à le convaincre de la gravité de la situation et le dérider en lui démontrant que sur les 27 de lUGTT, 12 au moins étaient à la fois syndicalistes et proches ou membres du PSD.
Lopposition fit preuve aussi de tact et de compréhension. Nous décidâmes loctroi dune autorisation provisoire permettant à ces différentes formations de se présenter aux élections; celles qui obtiendraient plus de 5 % des suffrages exprimés seraient alors confirmées.
La deuxième étape consista à crédibiliser nos intentions par lorganisation, du 10 au 29 octobre, dune campagne électorale transparente, une première pour la Tunisie depuis son indépendance. Les modalités de la répartition des temps dantenne à la radio et la télévision furent fixées dans la plus totale équité, en fonction des résultats du tirage au sort effectué au ministère de lInformation en présence des représentations des formations politiques, comme de la presse nationale et internationale. Ainsi le Parti communiste devait passer à la télévision le premier avant le Front national. Le temps de parole serait équilibré dans le respect le plus strict du code électoral - libéral dans le texte mais jamais appliqué auparavant. La mise au point de la campagne à la radio-télévision sera tout entière loeuvre de mon cabinet, malgré les résistances de certains responsables, scandalisés par le fait que ladministration se comporte dune façon aussi neutre.
A létranger, les médias ne se priveront pas de témoigner. Le Monde du 29 octobre écrivait : " La vie politique tunisienne aura connu durant ces deux semaines de campagne électorale une intensité jusque là inconnue. Pour la première fois, les courants de pensée auront pu se manifester au grand jour. La démocratie aura assurément franchi un pas important... "
François Poli observera de même : " Les représentants de lopposition se montrent effectivement à la radio et à la télévision. Ils disent des choses dont le centième les aurait menés en prison deux ans plus tôt " ( Jeune Afrique du 18 novembre)
Au fur et à mesure que la campagne électorale progressait, il se révéla très vite que la population éprouvait de lengouement pour les opposants. Les interventions de Mestiri étaient percutantes et soulevaient les véritables problèmes économiques du pays. Notre Premier ministre, Mzali, se targuait, lui, des performances de " son " bilan dans toutes ses allocutions.
La crispation devint vite évidente devant le risque de voir basculer lopinion vers lopposition. Les listes du Parti communiste étaient conduites notamment par son secrétaire général, Mohamed Harmel à la Marsa, et par le vétéran Mohamed Ennafa à Gafsa. Le MUP était notamment représenté à Sousse par son président, Mohamed Bel Haj Amor. Pour le MSD, Dali Jazi est à Nabeul, mais ce sont surtout les deux listes concurrentes de la capitale qui créaient " lévénement ". Ahmed Mestiri, président du MSD en conduisait une composée dhommes de bonne réputation comme maître Hila et docteur Hachmi Ayari... Le premier incident fut celui des pressions exercées à lencontre de maître Hila pour lamener à renoncer à la dernière minute à sa candidature et faire ainsi invalider la liste de Mestiri. Mais la manoeuvre échoua, dans la mesure où il se retira à temps et put être remplacé in extremis par un autre candidat qui permit à la liste de se maintenir. En face, la liste du Front national était conduite par un autre Tunisois, Beji Caïd Essebsi, de retour au PSD après sa dissidence du MSD.
Paniqués devant la perspective de voir Mestiri et ses amis lemporter haut la main devant Caïd Sebsi, on semploya, surtout au palais, à raviver lhostilité de Bourguiba à légard de Mestiri qui semblait mieux représenter la capitale, où les figures historiques, comme Mongi Slim et Taïeb Mehiri, avaient disparu. Au fur et à mesure que la campagne électorale progressait, la popularité de la liste du PSD seffondrait. L inquiétude sinstalla provoquant un tournant brutal qui allait compromettre toute la construction démocratique. Les événements vont dès lors se précipiter. Le ministre de lIntérieur sentretient avec le chef de lEtat, puis se rend immédiatement à Monastir où le Premier ministre faisait sa campagne. La décision est aussitôt prise de revenir à la tradition : la victoire absolue du PSD.
La veille du scrutin, des escarmouches sont provoquées tandis que le jour du vote, les militants du PSD saffrontent aux observateurs de lopposition. La police nintervient que mollement. Devant la multiplication des bavures, lopposition commet lerreur de retirer volontairement dès midi ses observateurs de certains des 12000 bureaux de vote. Les responsables locaux entrent alors en action, et les " opérations de vote " reprendront comme dantan.
En fait, les dés étaient déjà jetés bien avant le scrutin, en faveur du parti au pouvoir. Les listes électorales étaient en effet établies - et non actualisées - par les municipalités, totalement contrôlées par le PSD. La campagne dinformation et de sensibilisation pour linscription sur les listes électorales et leur révisions avait été bien timide. Dans les pays démocratiques comme la France, le contrôle est opéré souvent au moyen du fichier électoral de lInstitut national des statistiques (INS) : linscription des électeurs seffectue doffice, au fur et à mesure quils remplissent les conditions dâge. En Tunisie, les listes électorales étaient incomplètes ou périmées, mais finalement les bordereaux attestaient le vote massif de tous les inscrits.
Dès lors, avec un taux de participation de 85 % de votants, les résultats proclamés le 2 novembre donnèrent au Front national 94,6 %, le MSD nobtenant que 3,2 %, le MUP 0,8 % et le PCT 0,7 %.
Lopposition dénonça avec véhémence la fraude électorale. Le ministre de lIntérieur répondit que si des bavures avaient pu avoir lieu, elles ne faussaient pas le sens de scrutin. Les plaignants se tournèrent vers lAssemblée nationale qui, dès louverture de la première session le 9 novembre, rejeta les recours de lopposition et valida les résultats déclarant : " Les recours de lopposition étaient parvenues à lAssemblée nationale après la réunion de la commission de vérification des mandats ". Le Premier ministre Mzali Déclara: " Sur le plan arithmétique, pas un seul opposant ne méritait dêtre élu. Pas un seul ne peut prétendre avoir obtenu assez de voix pour être élu ". ...Pourtant, " jamais fraude ne fut aussi systématique et grossière " , constataient près de 50 journalistes internationaux invités par le ministère de lInformation pour témoigner sur ce qui devait être, au départ, une grande manifestation démocratique.
Trois jours après le scrutin, le bureau politique du parti se réunit : le ministre de lIntérieur est interpellé expressément sur les résultats, notamment par Moalla, quelques camarades et moi-même. Il se refuse à tout commentaire se contentant de répéter : " jai fait mon, compte rendu au Président ". Il ne consent même pas à nous livrer la moindre information sur les résultats réels du scrutin, notamment à Tunis-Capitale, Medenine, Jendouba ou à Kasserine où leur proclamation sétait faite avec beaucoup de retard et où différentes sources nous apprirent leffondrement du parti. Je demandai en vain quon nous informe au moins sur nos faiblesses dans certaines régions pour adapter notre action. Rien ny fit.
Mzali écrira plus tard en 1988, dans sa " Lettre ouverte à Bourguiba " : " En 1981, Guigua mavait confié que le Président avait ordonné une victoire totale des listes du PSD; un commando sétait même rendu, la nuit du dépouillement du scrutin, au siège du gouvernorat de Tunis, pour y trafiquer les résultats... ". Mazli le savait donc ! et ne le révélait publiquement quà partir de Paris. Nous le savions aussi, mais par ouï-dire : nous avions suivi de près les excès de zèle du gouverneur de Tunis soutenu par lentourage du Président, mais personne nosait le confirmer précisément.
Ces élections furent un scandale pour lopinion nationale et internationale : " Le pluralisme se pratique en solitaire. Le pouvoir danse sans cavalière ", titrait LEXPRESS (6 novembre 1981).
" Après le grand espoir, cest la surprise et le désarroi (...) Que les manipulateurs du scrutin aient pu agir avec une telle désinvolture dépasse lentendement, (puis avec humour), le scrutin, disent les Tunisiens, a été comme le henné : vous mettez la poudre sur la peau, c est vert, vous lôtez, cest rouge ", écrira Jeune Afrique (18 novembre). (Le vert était la couleur des bulletins de vote en faveur du MSD, le rouge celui des bulletins du PSD).
A la manière du " Jaccuse " dEmile Zola, (a propos de laffaire Dreyfus, en France au début du siècle), lAvenir, organe en langue française du MSD, écrira a la une et sous la signature de Mestiri : " Jaccuse le ministre de lIntérieur, les gouverneurs et les délégués d avoir falsifié les résultats du scrutin. Les résultats officiels proclamés ne sont pas conformes au choix du peuple. La loi a été bafouée ".
Mohamed Harmel - un bon camarade de collège - leader du Parti communiste, déclarera : " les résultats sont ridicules, cest un coup porté au prestige de notre pays ".
Le ministre de lintérieur répond, dans le journal Essabah que " ces accusations(...) constituent une tentative claire de semer le doute à propos de notre marche démocratique et de semer aussi la division au sein des membres du gouvernement ".
Pour ma part, je déclare au même quotidien : " La victoire du PSD est une victoire à la Pyrrhus, puisque des composantes politiques de la société ne sont pas représentées au parlement qui, par définition, est le lieu de rencontre des acteurs politiques dans tout système démocratique. La question qui se pose est de savoir si nous allons continuer à consolider cet Etat, en faisant évoluer rapidement ses structures et les adapter à la nouvelle situation que connaît le pays? "
Ainsi, comme en 1970, une belle parenthèse était fermée; le système s était entrouvert un laps de temps pour se replier rapidement sur lui-même. Avec quelques camarades politiques et notamment Moalla et Karoui, nous étions bien déconcertés. Nous aurions dû alors nous déterminer et prendre la décision de démissionner . Je me bornai à déclarer à un journal saoudien : " La démarche démocratique est difficile, mais il ny a rien de définitivement perdu... L évolution des hommes et des mentalités imposera bien un jour les changements nécessaires " (Okadh du 21 juin 1982).
(Page 255)
Cette première tentative du pluralisme politique avait été soutenue par une profonde action de libéralisation du secteur de la communication.
A peine nommé ministre de lInformation, en décembre 1980, je métais entouré dune équipe dhommes ayant un haut sens de lEtat, libéraux et éprouvés. Mon directeur de cabinet, Monji Ben Othman, estimé pour son honnêteté intellectuelle, était un " perspectiviste " (mouvement que le gouvernement et le parti avait pourchassé en 1968). Nous nous attachâmes aussitôt à restructurer le secteur, à ouvrir les médias publics aux courants dopinion, à inciter les journalistes à être plus libres et à faire prévaloir les normes de la profession. Il sagissait de mettre linformation publique au service du développement et de préparer le pays à lère de lexplosion des frontières avec lavènement de la télévision par satellites.
En effet, lévolution du pays avait fait naître une certaine avidité pour le savoir, on se trouvait en présence dune forte pression de " lopinion " qui manifestait de plus en plus une exigence de transparence, souhaitant vivement une information plurielle et rapide.
Il fallait adapter la Tunisie à la révolution médiatique qui était fulgurante : effectivement, on assistait à léclosion dune nouvelle " démocratie dopinion ", et qui se présentait de plus en plus comme un contre pouvoir ou du moins comme un quatrième pouvoir équilibrant les trois autres et les complétant. Nous savions que le siècle prochain serait dominé par le numérique, les réseaux intercontinentaux de diffusion, la télévision interactive et par les autoroutes de linformation. Nous convenions à léchelle de la plupart des responsables que nous ne pouvions indéfiniment juguler les médias mondiaux; cependant, certains croyaient préserver encore létanchéité du pays, sinon indéfiniment, du moins pour une longue période. On craignait en outre que la communication directe, nationale ou étrangère, ne finisse par dévaloriser la représentation politique et sociale et ternir linformation locale et officielle.
C "est pourquoi nos tentatives de libéralisation effective des médias au cours de ce " printemps " ont été très souvent bloquées. Toutefois, nous avons pu organiser une première dans lhistoire de notre télévision, jusque là hermétiquement fermée aux opinions non orthodoxes. Mohamed Moada, de lopposition, représentant le MSD, put, en janvier 1981, en direct sur le petit écran et, sacrilège pour certains, critiquer vigoureusement la politique gouvernementale : le tabou était levé, les figures de lopposition devenaient familières à la radio et a la télévision.
Le conseil national, créé en 1973 à la demande de l UNESCO (Organisation des Nations Unies pour la culture) mais qui ne sétait pas réuni depuis plusieurs années, a été réactivé pour servir de cadre légal à un forum où toutes les tendances purent sexprimer afin de définir une politique pluraliste de linformation, la révision du code de la presse a été projetée, tandis que les journalistes étaient invités à élaborer en corrélation avec le ministère leur code de déontologie.
A louverture du premier forum de ce conseil, le 10 mars 1981, jannonçai la couleur :
" Linformation en Tunisie est appelée à considérer le citoyen comme majeur et responsable, capable de recevoir toutes les vérités et dinterférer avec les données nationales, quelles soient positives ou négatives (...) Désormais, il ne faut plus faire de distinction entre les citoyens. Ils sont tous des patriotes, quelles que soient leurs tendances politiques ".
Les débats à lAssemblée nationale, en décembre 1981, me donnèrent loccasion de proclamer devant les députés notre politique en la matière :
" Il sagit de passer dun état de fermeture à celui de louverture, de façon que le Tunisien sente quil vit vraiment dans une atmosphère démocratique, dispose dune liberté de choix et du droit de lire et dexprimer ce quil veut ".Dailleurs, les députés, ainsi que tous les responsables au gouvernement et au bureau politique recevaient pour la première fois un bulletin confidentiel hebdomadaire où le ministère rapportait toutes les nouvelles nationales et internationales non diffusées à Tunis. Limpact fut extraordinaire, et dautant plus ressenti que le bulletin fut supprimé dés mon départ du ministère.
Durant les rencontres dites de Sidi Dhrif, du nom de lhôtel où elles eurent lieu en 1982, je déclarai lagence TAP "nationale et non gouvernementale ". Cest au cours de ces rencontres ouvertes que nous décidâmes ensemble, ministre et journalistes, de réduire à un maximum de trente minutes la durée du journal télévisé, qui jusque là ronronnait pendant environ une heure. Les informations étaient désormais centrées sur les événements et non plus sur les personnes, aussi hauts placées fussent-elles.
Je répéterai inlassablement et publiquement des propos similaires à toutes les occasions : " La télévision doit être un instrument pour asseoir la démocratie (...) en tant quinstrument dinformation et de critique (...)Nous avons besoin dune télévision nationale et non pas dune télévision du pouvoir pour la propagande et les objectifs narcissiques "(Le temps du 28 mai 1982).
Déjà, j avais enfoncé le clou à Monastir le 24 juin 1981 : " Le correspondant régional doit se dégager du stade primaire de lenregistrement et de la description sommaire de lévénement pour le décortiquer, lanalyser, le revivifier ; que cesse la presse des communiqués et quon entame le direct, les enquêtes, les reportages et les tables
rondes régionales qui assureront le " feed-back " et favoriseront la maturation du débat. En Occident, la presse est contre-pouvoir ; chez nous, elle peut rester encore un pouvoir de conciliation dans la mesure où elle est crédible, recherchée et convaincante ". Cétait peut-être trop demander que de prôner la liberté à des journalistes jusque là fonctionnaires à qui lon avait enseigné, durant un quart de siècle, à faire taire leur esprit critique, pour être les chantres du parti et du système.
Lassociation des journalistes tunisiens (AJT), bien que dominée par des contestataires, retrouva son statut et fut associée aux instances de réflexion.
Déjà, le 5 mars 1977, recevant leur comité directeur, javais déclaré témérairement : " Après vingt ans dindépendance, il est nécessaire daccorder au journaliste la liberté de travail, et quil y ait chez nous une presse libre. Nous navons pas besoin dune presse qui na aucune influence sur lopinion publique ". Et javais soulevé bien des controverses quand, présidant le congrès de la cellule de la presse du parti, le 8 mai 1977, javais précisé : " Notre presse est incolore, inodore et sans saveur (...)Son contenu à travers tous les journaux est identique parce quon reproduit, in extenso, les dépêches de lagence TAP sans prendre aucunement la peine de faire un quelconque commentaire ou du moins une approche propre aux événements. Nos journalistes travaillent dans lanonymat. Pourquoi sont-ils à la traîne alors quils doivent être à lavant-garde? ".
On sait que la dictature de la parole unique et de limage unique est bien plus désastreuse que celle du parti unique sur le comportement du citoyen, qui devient encore plus passif, donc plus docile, mais combien imprévisible. Beaucoup de tunisiens - plutôt craintifs- répéteront alors " quils ne font pas de politique " : Cest faux. La politique soccupe deux ; nous sommes tous conduits à en faire implicitement à chaque pas et dans toutes les circonstances pour survivre et pour comprendre. La politique est liée au passé, retentit sur le présent et engage lavenir.
Par ailleurs, pour changer les vieux réflexes de tels journalistes et susciter un nouvel esprit professionnel, nous créâmes alors, avec le concours de la fondation allemande Friedrich Nauman, le Centre africain de perfectionnement des journalistes (CAPJC). Lobjectif était de permettre aux journalistes du continent de se débarrasser du " moule " du parti unique.
Le 27 avril 1981, nous organisâmes un séminaire sur " linformation et le développement " conjointement avec le ministère du Plan et la Banque mondiale, ce qui était une première fois pour cette institution internationale, représentée par Jean Bart, directeur des projets. Le séminaire fit valoir les trois grandes fonctions des mass-médias : linformation, la communication et léducation, qui aideront le citoyen à saisir limpact des facteurs économiques et sociaux sur le développement, et de là, sur tout progrès politique.
En juin, les ministres arabes de lInformation se réunirent à Tunis pour coordonner leur activité en faveur de la cause palestinienne.
En 1982, jentrepris, à linvitation de mes homologues, un périple dans les pays arabes où jai pu mesurer lattrait de la Tunisie. Jai pu notamment apprécier la pondération de lEmir au Koweit : Cheikh Jaber Ahmad Sabah ;et à Oman, je fus séduit par la vision futuriste du Sultan Quabous Al Saïd.
Dans ces deux pays, jai pu communiquer utilement avec mes deux homologues :Abdelaziz Rawas à Oman, et Naceur Ahmad Sabah au Koweit, qui se distinguaient par leur réalisme et leur perspicacité.
A Tunis, Léo Hamon, ancien porte-parole de lElysée, présida un débat à lHôtel Africa sur " la corrélation entre le développement, linformation et la démocratie ", dialogua avec nos journalistes sur la distinction entre la démocratie réelle et la démocratie fictive et sétendit sur la complémentarité de la démocratie sociale et la démocratie politique. Autant de sujets fondamentaux qui conditionnent tout progrès politique.
Dans cette ambiance libérale, la mesure la plus spectaculaire fut la suppression de la censure et du contrôle excessif exercé sur les journaux étrangers : ces média qui contribuaient grandement à la culture de notre élite aussi bien politique que culturelle ou économique. Cest ainsi que le journal Le Monde, par exemple, fut désormais distribué immanquablement le jour même de sa parution à Paris et cela, dés son arrivée à laéroport. Des dizaines de journaux et de revues, jusque là interdits ou plus ou moins " retenus ", sétalèrent tout à coup à la devanture des kiosques. Quelques mois plus tard, jengageai lagence de presse Reuter à reprendre son indépendance et à fournir ses services spécialisés directement aux organismes financiers et économiques tunisiens : en premier lieu à la Banque centrale, où ces informations en temps réel se traduisent en millions de dinars sur les marchés financiers et sur les matières premières dans le monde. Mes tentatives similaires concernant lAFP et les autres agences étrangères se trouvèrent stoppées, elles restaient contrôlées, et leurs dépêches distillées exclusivement par la TAP.
Dans le même esprit, on voulait continuer à ignorer en Tunisie la pratique des sondages alors quelle était depuis longtemps familière aux pays développés.
Cependant, le bureau détudes du ministère de lInformation entreprit pour la première fois grâce à la méthode de la Société française détude et de sondage (sofres), une étude exhaustive de lécoute de notre télévision et de nos radios du 11 mai au 27 JUIN 1982. Son rapport de 72 pages, après enquête auprès de 2 000 personnes, nous indiqua que durant cette période, 85% des Tunisiens possédaient la télévision, 80% souhaitaient une deuxième chaîne en langue arabe, 65% étaient favorables au relais dune chaîne française, et un pourcentage égal dans la capitale tenait à conserver le chaîne italienne. Enfin, 85% des citoyens nétaient pas satisfaits de nos bulletins dinformation, et 55% avaient donc recours à dautres sources extèrieures. Ce rapport était édifiant. Nous en fîmes une large distribution auprès des hauts responsables et des députés. Je le soumis au bureau politique qui mécouta sans commentaires. Le même sort fut réservé au sondage sur la diffusion et limpact des journaux tunisiens. En effet, une enquête menée par mon ministère nous apprit que les ventes réelles de la presse du PSD dans les kiosques ne dépassaient pas les 1 5OO exemplaires par jour pour le quotidien LAction , et 2 500 pour Al Amal en langue arabe. Dans le gouvernorat de Siliana ( de 100 000 habitants), un seul exemplaire de LAction était acheté en kiosque.
La création de la chaîne de télévision en langue française fut décidée par Bourguiba, conformément à sa volonté douvrir lesprit des Tunisiens à la modernité en freinant du même coup lobscurantisme. Le projet, déjà lancé le 16 janvier 1970 lors dune réunion de la commission mixte avait été retardé en raison de lhostilité des soi-disant tenants de " lauthenticité ". Lidée dintroduire Antenne 2 en Tunisie avait été discutée lors de le visite du président français Valery Giscard dEstaing en 1973. Elle fut ensuite reprise lors des visites des Premiers ministres sui se succédèrent , Raymond Barre puis Pierre Mauroy. Mais le projet reprenait sa place dans les tiroirs aussitôt après, malgré la promesse de la France den financer le coût. Devant ces retards, Bourguiba mappela pour me dire quil avait demandé à lambassadeur de France, Pierre Hunt, de faire aboutir le projet, et quil venait de " tancer " le Premier ministre Mzali : lequel, en réaction, obtiendra le départ de Hunt en le demandant expressément à Mauroy lors de sa visite officielle en Tunisie, contrairement à tous les usages. Nous brûlerons les étapes avec le nouvel ambassadeur Gilbert Péril, et surtout son premier collaborateur, Yves Doctrinaux : ce qui nous permit de finaliser rapidement le projet. Linauguration de la chaîne française en 1982, se fera en présence de Georges Fillioud, ministre français de la communication, venu spécialement à cet effet;
Jentrepris le même démarche pour généraliser la diffusion sur tout le territoire tunisien de la chaîne italienne, la RAI, qui avait été accueillie provisoirement pour les Jeux méditerranéens de 1967 à Tunis. LItalie, à cette occasion, avait installé un relais à Jebel Boukornine, qui fonctionnait uniquement pour la région de Tunis. Au nom de légalité de la culture pour tous nos concitoyens et avec lapprobation enthousiaste du Président, je conclus rapidement laccord avec lItalie pour létablissement- et sous sa responsabilité financière - de plusieurs relais dans le pays, la chaîne italienne devenant ainsi à la portée de tous nos compatriotes.
[Bourguiba, pressentant mieux que nous tous la révolution médiatique, avait déjà déclaré le 29 juin 1972: " Dans un monde où les idées circulent à la vitesse de léclair et les hommes à la vitesse du son, la diffusion des moyens dexpression par voie de presse, radio et télévision donne à toutes les langues les mêmes chances dêtre entendues. Leur rayonnement, leur influence ne dépendent que de la qualité de leur message ".]
Tout compte fait, ce " printemps de linformation " a constitué une expérience extraordinaire, mais elle n'a duré quun temps, souffrant de ne pouvoir sinsérer dans une politique générale du gouvernement. Nous avions fort à fa ire, en effet, pour instaurer progressivement la liberté dexpression, pour préserver linformation en la rendant aux professionnels et non aux marchands, aux mercenaires ou aux amateurs, pour défendre la scène médiatique de lintrusion, de largent et de la politique politicienne.
Durant toute ma vie politique, j ai toujours cherché à réformer les institutions de lintérieur. Linformation fut lune de ces aventures quelque peu téméraire. Ce fut là encore une constante de ma démarche politique dans toutes les fonctions que jai assumées : faire jouer aux institutions et aux instances légales le rôle qui leur était dévolu. Mais une volonté personnelle ne pouvait pas changer des idées politiciennes fortement ancrées, et influencer des hautes responsables peu susceptibles dévoluer rapidement.
Malgré les échecs que nous avons essuyés, nous avons néanmoins ouvert des perspectives . En jouant les trouble-fête, en brisant les tabous, et en engageant de nouvelles réflexions, notre action a créé un nouvel esprit, suscité des espoirs. Nous avons réussi tant soi peu notre pari sur un " nouvel ordre national de l information " : cest probablement lessentiel...
Le Temps, daté du 15 janvier, intitulait son éditorial : "Loffensive de séduction " et écrivait : "Belkhodja a déclaré la guerre à linformation traditionnelle (...) Il faut mettre aux rancards les vieux moules paralysants (...)Linformation doit sadapter au rythme nouveau imprimé aux mentalités (...) Plus fignolée, elle doit agresser le lecteur auditeur téléspectateur léthargisé par le non habituel "
La Presse, du 1er février 1982, écrivait pour sa part : " Il faut revoir le code de la presse (...) Il faut instaurer un nouvel ordre national de lInformation ".
Ces deux éditoriaux résumaient objectivement la nouvelle ambiance du " printemps de lInformation " que nous avons vécu alors dans la témérité, mais dans lenthousiasme et qui perdura de 1981à 1983.
(Page 261)
Mais la politique du pays ne se réduisait pas à linformation. Au sein du gouvernement, qui souffrait de son hétérogénéité, les contradictions se faisaient de plus en plus aigües. Comme pour linformation, on ny souffrait pas de débat et le Premier ministre menait singulièrement sa barque gouvernementale en amplifiant encore les travers du système. Le populisme de Mzali le conduisait à laventure sur le plan économique et social : il imposait au budget des dépenses impossible à concrétiser e, létat du pays.
Moalla, rigoureux et scrupuleux, ne l entendait pas de cette oreille. A la réunion du conseil des ministres du 9 juin 1983, il fit valoir que de telles dépenses grèveraient dangereusement les équilibres financiers. Le ministre de lEquipement, Mohamed Sayah, aggrava les choses en avançant dautres projets dont celui, inédit, dautoroute reliant laéroport de Monastir au palais présidentiel de Skanès. Cétait le comble. La discussion senvenima, Moalla les qualifia de " projets pirates ", puis nous rapporta la teneur de son audience de la veille avec le Président lequel, par réalisme, avait accepté de différer certains projets importants. Le Premier ministre rétorqua que ceux du chef de lEtat étaient " sacrés " et quil leur trouverait personnellement le financement nécessaire. Prenant la parole, je soutins fermement quil faudrait nous conformer aux conclusions de laudience du Président avec le ministre des Finances, et nous astreindre à laustérité. Le conseil se termina dans la confusion.
Le 11juin, le Premier ministre, accompagné du ministre de l Equipement, rendit compte au chef de lEtat de cet incident, Bourguiba, réagissant en grand homme dEtat, convoque Mzali, Moalla, et Lasram, et exigea la solidarité gouvernementale, alors que le Premier ministre attendait des sanctions.[Cela nous rappela la réunion pathétique de Bourguiba de 18 septembre 1977, quand il avait réuni Nouira, Achour et moi-même pour exiger la concorde].
Le mercredi 15, Moalla est en direct avec Taieb Baccouche et Habib Majoul, respectivement de lUGTT et de lUTICA, dans une émission télévisée et programmée depuis longtemps. Le Premier ministre sen plaint au Président et saisit loccasion pour lui commenter ainsi mon interview à Hamadi Ben Saïd, le pilier du journal Erraï (20 mai 1983) : " Notre ministre de lInformation préfère un journal de lopposition à ceux du parti (...)Il nous complique la situation en invoquant de lui-même la nécessité dune loi constitutionnelle pour organiser la vie publique et en déclarant que la loi sur la presse est dépassée par les événements ".Bourguiba lécoute, mais ne réagit pas.
Le vendredi 17, je présente les cadres de la TAP au Président qui nous retient à déjeuner, puis je repars dans laprès-midi pour passer le week-end dans ma ville natale. Japprends alors lintervention pressante de Mzali auprès de la nièce du Président -laquelle a nocivement remplacé Wassila au palais- qui fera part à Bourguiba du désarroi de son Premier ministre.
Le samedi matin, à 8 heures, le téléphone sonne chez moi à Mahdia. Cest le Président :
- Jai décidé deffectuer un grand remaniement. Moalla est remplacé, toi, tu iras comme ambassadeur à Berne.
Surpris, je réponds spontanément que les conditions de ma vie personnelle ne me permettent pas daller à lextérieur.
- Tu verras avec Mzali pour un autre poste. Et il raccroche.
Le téléphone sonne de nouveau deux minutes plus tard. Cest Bourguiba :
- On refuse maintenant un ordre du Président ?
- Aucunement, vous me connaissez, je suis votre fils et le fils de ce régime, mais je préfère rester député.
Je lentends répéter, sadressant à Mazli :
- Mais il dit quil est député.
Puis, il me répond :
- Bon, tu resteras à lAssemblée nationale. Mazli me dit que tu as lintention de faire un voyage politique aux Etats-Unis.
- Oui, Monsieur le Président, je vous en ai déjà parlé. Et je lui explique la portée.
Dix minutes après, le téléphone sonne pour la troisième fois : cest à nouveau le chef de lEtat qui me lit, à ma grande surprise, toute la liste de la nouvelle équipe ministérielle et me demande de venir le voir sur un ton des plus aimable.
Mon voyage aux Etats-Unis, prévu du 29 juin au 19 juillet, et préparé de longue date avait été autorisé chaleureusement par Bourguiba. Je devais faire une tournée de conférences auprès de plusieurs universités et institutions. Trois communications étaient particulièrement importantes : lune sue le " processus de démocratisation de la vie politique tunisienne et dans la région du Maghreb ", une deuxième sur " lapproche tunisienne des problèmes de Moyen-Orient ", et la troisième enfin sur " la coopération entre le monde arabe et les Etats-Unis ". Je devais aussi être reçu exceptionnellement par le vice-président Georges Bush que javais déjà rencontré en novembre1976 à Washington , quand javais été invité à suivre les élections présidentielles;
Tout cela avait bouleversé Mzali. Le lendemain, je nassiste pas à la cérémonie de passation des pouvoirs au ministère de lInformation. Le Premier ministre veut en faire un problème, mais le Président ne réagit pas. Le jour daprès, comme le veut la tradition, je suis reçu à Carthage avec Moalla pour nos adieux. Nous y retrouvons le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères. Le Président nous lit une lettre adressée à un chef dEtat arabe pour demander la reconversion dun prêt à caractère militaire pour des projets économiques. Et, contestant même sa propre signature, il sen prend à Moalla qui répond que la lettre a été élaborée avec les deux ministres présents et transmise par les Affaires Etrangères. Le Président semble avoir compris, regarde fixement les deux ministres, ninsiste plus et nous fait chaleureusement ses adieux tout en nous demandant de venir le voir souvent. Eberlués nous quittons Carthage. Six mois après, ce seront les " émeutes du pain ".
Emeutes du pain : ainsi nomma-t-on les trois jours du soulèvement populaire du 3 au 6 janvier 1984 contre lannonce du doublement du prix du pain et des dérivés céréaliers - à linstar des émeutes du Caire en janvier 1977 et de Casablanca en juin 1981.
- Janvier - mois fatidique- est décidément le mois des problèmes et des malheurs : janvier 1974: Djerba, janvier 1978 : le Jeudi noir, janvier 1980 : Gafsa, janvier 1984 : émeutes du pain.
En mai 1983, Mazli était intervenu directement à la télévision à partir de chez lui pour démentir son ministres des Finances qui expliquait les problèmes de la " compensation " : laquelle consistait, pour le budget, à combler la différence entre le prix réel et le prix de vente des produits céréaliers. Le ministre, sans annoncer de décision, pensait sensibiliser lopinion publique sur laggravation de ce déficit. Par populisme, Mzali promit au contraire que le prix du pain naugmenterait pas. Ce scandale finit par faire annuler les débats en direct à la télévision, que j avais eu tant de mal à instaurer, et qui avaient tant captivé les téléspectateurs.
Fin octobre, le Premier ministre, contredisant son intervention de mai à la télévision fit paraître un communiqué officiel annonçant la décision du gouvernement de cesser de subventionner le prix du pain et de ses dérivés céréaliers " pour lutter contre le gaspillage et diminuer la facture des importations de céréales ". Le chef de lEtat fut lui-même conditionné : le Premier ministre lui assura que " les poubelles étaient pleines de pain quon jetait aux ordures, et que les éleveurs préféraient donner du pain à leur bétail " .
Dés lors, ce fut la fuite en avant devant des difficultés économiques et financières que le gouvernement ne pouvait plus maîtriser. La loi de finances votée le 31 décembre 1983 par la Chambre des députés prévit donc 70% daugmentation pour la semoule et les pâtes, et 108% pour le pain. Le pays subissait la pression du Fonds monétaire international(FMI) pour instaurer la " vérité des prix ", - mais progressivement - et le budget de lEtat supportait de plus en plus difficilement le déficit chronique dû à une croissance démesurée de la Caisse de compensation. Mais jusque là, tous les ans, les augmentations restaient modestes et souvent saccompagnaient de mesures compensatoires, décidées en accord avec les syndicats. Mais cette fois, le Premier ministre nous ressassa sa version du dicton tunisien : " Cest une pilule quon finira par avaler " et décida en effet de frapper un grand coup, alors que la sécheresse sévissait depuis deux ans...
Le 1er janvier 1984, sitôt publiée la loi de finances annonçant les augmentations, les premières réactions fusent spontanément du sud : Douz, Kebili, El Hamma et Gabès, pour sétendre à louest, notamment à Kasserine dés le lendemain. Tunis et sa banlieue sembrasent le 3 janvier et la révolte se poursuivra pendant trois jours, jusquau 6, malgré la proclamation de lEtat durgence et le couvre-feu décrétés dés le 1er janvier.
Au milieu des troubles, le 5 janvier, la Chambre des députés se réunit durgence et vote une résolution de soutien complet à la politique du gouvernement. Javais préféré ne pas assister à cette séance.
Nous revivons alors le même scénario que lors des événements du Jeudi noir .
Officiellement, il y aura 70 morts.Jeune Afrique, du 18 janvier, daprès son décompte effectué dans les hôpitaux, avancera, pour sa part, le chiffre de 143 morts et dun millier darrestations.
Cette fois, ni létat durgence ni le couvre-feu, navaient pu arrêter les émeutes. Le quatrième jour, 6 janvier, Bourguiba mesurant létendue de la réaction populaire et sans consulter personne, convoque de lui-même la télévision et dit seulement quelques mots : " Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien " . Ce coup de théâtre soulève lenthousiasme du pays : tout Tunis, dans leuphorie, afflue devant le palais de Carthage aux cris de " Vive Bourguiba ! à bas Mazli ! ".
Le même jour, la Chambre des députés se réunit pour voter lannulation de toutes les augmentations, se contredisant ainsi moins de 24 heures après avoir soutenu le gouvernement.
Paul Balta écrira : " Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de pauvreté, qui rejoignent dans leur révolte les populations déshéritées du bled, ont manifesté leur colère plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978 "(Le Monde du 10 janvier 1984).
Souhayr Belhassen dans Jeune Afrique, daté du 18 janvier, rapportera la réponse dun Tunisien : " Bourguiba a reculé? "
- Non, ce n est pas Bourguiba, cest Mazli. Mais Bourguiba dirige le pays avec la majorité.
- Et la majorité, cest qui ?
- Cest le peuple. On voulait tout faire péter pour quil nous entende.
Mohamed Charfi estimera : " Cest une crise de société (...). Les transformations sociales nont pas été accompagnées de transformations politiques (...) doù la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à lorigine des problèmes de la crise du régime "(Erraï daté du 27 janvier 1984)
Mohsen Toumi dire de même : " Ceux que les communiqués officiels appellent des chômeurs, des oisifs, des éléments hostiles, cest-à-dire les victimes du mal développement (...) se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose lestablishment, pouvoir et opposition légale confondus "(Le Monde - février 1984).
Je mesurai alors la chance davoir été évincé du gouvernement six mois auparavant. Jaurais sans doute combattu cette faute politique et subi, à coup sûr, les retombées des événements. Je continuai néanmoins à remplir mon devoir parlementaire.
Le 4 février 1984, la revue Le Magreb annonçait dans ses indiscrétions : " M. Tahar Belkhodja pense appeler la Chambre des députés à se réunir en session extraordinaire ". Ce ne fut, à vrai dire, quune tentative discrète et sans lendemain ; les députés, tous membres du PSD, nétant aucunement prêts à braver qui que ce soit.
Je mattelai cependant à un projet dédition dun quotidien que je pensais appeler " La République ". Mazli me fit répondre quil aimerait me confier dans ce cas la responsabilité de l organe en arabe du parti : El Amal. Je compris, on ne voulait pas de moi dans ce secteur névralgique.
Et cest une autre traversée du désert que jentreprends en partant pour Paris : ce qui va me permettre, rétrospectivement et dans la sérénité, de mémoriser les moments forts de notre République pendant ces trois décennies.
(Page 267)
8
LA REPUBLIQUE :
Développement et démocratie
Le déficit démocratique qui a caractérisé le régime a eu, entre autres effets, celui dentraver le plein développement. Certes, il est historiquement des pays où quelque essor économique a pu saccommoder, au moins un certain temps, dun régime autoritaire. Mais la Tunisie, qui se voulait malgré tout libérale, fut handicapée pendant les trois décennies - sauf quelques lueurs démocratiques- par le système du parti unique et du monopole de la pensée unique.
Les conflits politiques ou socio-économiques ne cessèrent de miner la république, faute en particulier, que les institutions républicaines : lAssemblée nationale, le conseil économique social, la Cour des comptes ; que les organisations socioprofessionnelles et la société civile jouent leur rôle de forum et de garde-fou. Ni lors de la fuite en avant " collectivisatrice " pendant la première décennie (60-70), ni lors de laffrontement PSD- ugtt pendant la seconde (70-80), ni lors de la dérive politique pendant les premières années 80, ces institutions ne furent en mesure darrêter à temps la dégradation. Et ce fut plus caricatural encore, en 1984, au moment des " émeutes du pain " : lorsque, après avoir approuvé les mesures prises, la représentation populaire se déjugea tout aussi automatiquement 48 heures plus tard.
Les conflits politiques ou socio-économiques ne cessèrent de miner la république, faute en particulier, que les institutions républicaines : lAssemblée nationale, le conseil économique social, la Cour des comptes ; que les organisations socioprofessionnelles et la société civile jouent leur rôle de forum et de garde-fou. Ni lors de la fuite en avant " collectivisatrice " pendant la première décennie (60-70), ni lors de laffrontement PSD-UGTT pendant la seconde (60-70), ni lors de la dérive politique pendant les premières années 80, ces institutions ne furent en mesure darrêter à temps la dégradation. Et ce fut plus caricatural encore, en 1984, au moment des " émeutes du pain " : lorsque, après avoir approuvé les mesures prises, la représentation populaire se déjugea tout aussi automatiquement 48 heures plus tard.
En 1985, nonobstant toutes les leçons douloureuses du passé, le Premier ministre Mazli, et le directeur du parti Hédi Baccouche, referont les mêmes fautes en initiant notamment la création de comités de dénommés Chourafas (honorables syndicalistes) en vue de létablissement dun nouveau syndicat docile. Le conflit dantan Parti UGTT - quon pensait révolu - refait alors surface ; Achour est incarcéré le 31 décembre et le pays vivra encore des moments difficiles.
Lhistoire des institutions de la république et des organisations économiques et sociales est à faire ou à refaire, cest une référence permanente pour tous quil faut préciser correctement et un patrimoine national quil faut sauvegarder scrupuleusement.
Il faut convenir que Bourguiba avait construit son système dés lindépendance au nom de la primauté de lEtat quil ne cessa de maintenir au fil du temps, malgré toutes les vicissitudes. Lidéal pour lui, et pour nous tous aussi, était davoir, comme instruments de sa " vision ", un gouvernement centralisateur, secondé par un parti dominant, des organisations socioprofessionnelles et des mouvements de jeunesse liés au parti et procédant de la même éthique.
Une conception identique présidait à ladministration politique et économique du pays. Sur le plan régional, les gouverneurs furent demblée les représentants personnels de Bourguiba, entourés plus que secondés par les représentants du parti. Le Président, qui les voulait de bon physique et de grande taille, capables de discourir et de convaincre, sassurait périodiquement de leur "hiba ", cest-à-dire de leur prestance et de leur autorité, comme il sy était efforcé dailleurs pour lui-même et pour ses ministres.
Leur efficacité aurait été plus grande dans le cadre dune démocratisation de nos structures régionales. En 1977, malheureusement, une tentative dans ce sens, tourna court. En effet, le 29 juillet, la conférence traditionnelle des gouverneurs se réunissait à Monastir sur le thème de la décentralisation. Les gouverneurs expliquèrent devant les ministres les inconvénients nés dune déconcentration qui se bornait à installer des directions régionales, simples prolongements de la bureaucratie centrale. Ils évoquèrent le peu de crédit du conseil du gouvernorat et de ses membres, qui agissaient dans lindifférence générale dune population qui ne les avait pas directement mandatés. La conférence proposait donc que les membres soient élus, à linstar des conseils de régions en France et surtout en Algérie, où javais été impressionné de la portée et par l efficacité de cette démocratie régionale.
Le 2 août, le Premier ministre Nouira, contrairement à son habitude, lira à la clôture un discours dun style extraordinairement " jacobin " : " La Tunisie ne peut pas être divisée en vingt républiques (...)La décentralisation est une expression récente de conception occidentale, étrangère à nos situations politiques et administratives (...) et na pas cours dans la société arabe et islamique(...) Lexpression de la décentralisation exprime la déconcentration de ladministration centrale en services régionaux ".
Forcément, la centralisation à outrance au sommet ne pouvait permettre la décentralisation à la base, et encore moins toute démocratisation des institutions. Et nous perdions, chaque fois, loccasion de nous réformer et de réformer le pays en engageant la Tunisie profonde dans la démocratisation interne de ses rouages politiques et de ses organes de décision.
Peu après, dans une interview à la revue hebdomadaire du Parti (Dialogue du 8 août 1977), je déclarai : " La décentralisation nest pas la balkanisation (...) cest une école de démocratie généralisée (...) Il ne peut y avoir de succès dans ce pays que sil y a une organisation du travail et un pouvoir collégial du sommet à la base ".
Sur le plan national, le régime du parti unique de lassemblée monochrome continuait de freiner la démocratisation parlementaire. Le député choisi par le parti, élu certes par ses concitoyens dans la région, nétait pas associé au développement de la région et perdait le contact avec ses électeurs qui, frustrés, avaient limpression davoir élu un représentant qui se volatilisait dés le lendemain du scrutin.
Il fallut la déroute du collectivisme e 1970 pour laisser entrevoir les perspectives de la démocratisation. Il faudra attendre la crise du Jeudi noir, en 1978, pour nous décider à tenter lexpérience du pluralisme.
Nous ne pouvions pas faire autrement : le système était figé, nous avions échoué dans notre élection maladroite pour mobiliser la génération de laprès-indépendance, celle qui ne se reconnaissait plus dans les vétérans de la lutte nationale ; majoritaire, elle avait investi les structures administratives, économiques et sociales. Il y avait là un nouveau peuple mûr par de nouvelles ambitions, exigeant, difficile, assoiffé de pouvoir, mais aussi de liberté et de démocratie, qui demandait à être associé aux décisions et ne comprenait plus quil ne le soit pas. Le dogmatisme et le moralisme navaient plus cours auprès de ce nouveau monde des moins de 30 ans qui avait moins besoin didéologie que dune déontologie capable de régler la coexistence entre les individus et les perspectives. La technologie et le privé étaient de plus en plus sacralisés, et nous assistions partout à la valorisation spécifique de lindividu au détriment des capacités de la transformation collective.
Nous pressentions, de plus en plus, la nécessité de plus douverture au monde moderne où les idéologies seffritaient. Nous sentions que notre électorat tendait à devenir insaisissable : une nouvelle opinion publique émergeait et exigeait plus de démocratie, davantage de cohésion sociale. Une telle " démocratie dopinion ", simposant comme la libertés des libertés, rejetait toute fois tout populisme : lequel ,e pouvait quexploiter lémotivité ambiante en chevauchant des instincts primaires, et conduisant finalement à la démagogie économique et au nationalisme de parade.
Contre la dérive, il ny a dautre recours que linstauration dun Etat de droit encadrant et limitant par le droit la puissance de lEtat en préservant les libertés publiques, afin que prédomine le règne des normes sur le gouvernement des hommes. LE Conseil constitutionnel, dans sa forme moderne, libre et souverain, authentifie les actes législatifs et fait la différence, le cas échéant, entre les droits des individus et les responsabilités de lEtat.
Malheureusement, dans les pays en voie de développement, lEtat de droit prend souvent laspect dun mimétisme de pure forme. Il nest que lantithèse dun Etat de police où, comme le dit Carré de Malberg : " lautorité administrative peut dune façon discrétionnaire appliquer aux citoyens toutes les mesures quelle juge bon de prendre en vue de faire face aux circonstances... ". Le pouvoir, en invoquant la sécurité, choisit lordre moral contre la liberté, et assimile la sécurité attendue par le public à la stabilité du pouvoir établi.
Tout au long de la trentaine dannées qua duré le règne de Bourguiba, catapulté dés mon jeune âge dans la cour des grands, je me suis trouva associé avec bien dautres et à des degrés divers, au long combat pour la démocratisation du régime. Jadhérais pleinement au projet et à la vision de Bourguiba, cela est incontestable : jétais le produit du système, mais jestimais, avec ma charge émotionnelle, que lon pouvait le changer du dedans ou du moins innover et, de temps à autre, se comporter comme ce que les politologues anglo-saxons appellent les " semi-opposants ". On aimait me dénoncer comme " lopposant interne " : en vérité, jétais plutôt proposant quopposant, convaincu de la nécessité dune démocratisation interne de nos institutions républicaines, des organes du parti et des organisations de la vie civile. On peut citer, en loccurrence, ceux qui ont quitté le pouvoir, dune manière ou dune autre, à cause de leur élan démocratique, à savoir : Béchir Ben Yahmed, Ahmed Mestiri, Hassib Ben Ammar.
[La revue Les Marchés Tropicaux écrivait le 8 avril 1977 : " Le ministre de lIntérieur T. Belkhodja ne cache pas son souhait de voir un dialogue sétablir avec les représentants de la tendance libérale mise au ban du PSD, car il estime que le moment est venu de substituer, à une rigoureuse homogénéité politique, un certain degré de pluralisme ".]
Le pluralisme, mais à condition quil ne corresponde pas à une forme de manipulation politique et que la volonté de changement soit sincère, devait préparer nos institutions à une nouvelle vie civique et politique. Il ne sagissait pas de nous préparer à ladversité mais de nous accorder avec une opposition que nous aiderions à se constituer et à se renforcer démocratiquement. La transparence serait garantie par des lois fondamentales assurant la séparation de lEtat et du parti au pouvoir et régissant surtout le financement des mouvements politiques. Il suffirait, dés lors, de définir la déontologie dune saine compétition permettant une vraie démocratie interne et réglant, pourquoi pas, les modalités et les conditions dune éventuelle alternance
Pour ma part, je fus faire adopter les deux premières décisions quon tient pour le point de départ du processus de démocratisation en Tunisie. .
La première, fut la reconnaissance, en mai 1977, dune Ligue tunisienne de défense des droits de lhomme (LTDH) vraiment indépendante, unanimement reconnue comme la plus ancienne et le plus active dans le monde arabe et en Afrique. Cela nalla pas sans mal, et donna même lieu à une difficile controverse au sein du bureau politique. Le directeur du parti proposa dune façon concomitante la présidence dune autre ligue à maître Fathi Zouhir, ancien ambassadeur, ancien ministre, avocat éminemment respectable. Le président trancha et se rallia à ma proposition : reconnaître la première ligue représentée par le professeur de médecine, Saadoun (Saadedine) Zmerli, avec lequel jeus à négocier longuement la composition du bureau, qui comprendre finalement des universitaires unanimement respectés et proches du parti : Abdelwahab Bouhdiba et Monji Chemli).
Dans la presse étrangère, la naissance de la LTDH fut aussitôt saluée comme un signe de démocratisation politique. Le quotidien français (Le Monde du 10 mai 1977), écrivait : " Cette attitude pourrait constituer lamorce dune libéralisation de la vie politique tunisienne en faveur de laquelle certains dirigeants se sont prononcés, tel le ministre de lIntérieur qui insistait récemment sur la nécessité de laisser une plus grande liberté à la presse nationale dont il regrettait le conformisme... "
La seconde mesure démocratique fut lautorisation accordée, en octobre 1977, à des dissidents du PSD de publier le journal Erraï, premier journal dopposition, peu après les événements sanglants de Ksar Hellal. En effet, pendant ces moments difficiles, personne ne voulait aller au charbon : après lassentiment du Premier ministre Nouira, je sus convaincre Bourguiba qui comprit tout de suite quil fallait lâcher du lest et détendre latmosphère.
Plus tard, le revue Marchés Tropicaux du 13 janvier 1978, commentera mon éviction fin 1977 en ces termes : " Le mérite de M. Belkhodja a toujours été de mettre courageusement en oeuvre ses convictions libérales lors de ses passages au pouvoir. Du temps de M. Ben Salah, dont la générosité sociale lavait dabord séduit, M. Belkhodja connut, de la sorte, une première et grave disgrâce. Ministre de lIntérieur depuis plus de quatre ans, il avait non seulement amenuisé autant que possible le caractère répressif de ce département, mais aussi constamment plaidé, au sein des cellules destouriennes comme au sommet du parti, en faveur de la liberté dexpression, de la compréhension des revendications étudiantes, et plus généralement de louverture libérale... "
Bourguiba, je lai dit, nétait pas foncièrement hostile à une certaine évolution du système, à condition quelle soit progressive et organisée. En juin 1970, il en avait manifesté quelques vélléités en autorisant une consultation populaire, dont on na pas su malheureusement tirer les conséquences . En avril 1981 il consentit à nouveau à une ouverture pluraliste , qui échoua elle aussi, à cause de laffrontement électoral dans la capitale et du fait du scepticisme du Premier ministre Mzali.
Nous fûmes plusieurs dirigeants, néanmoins, à mordre le mors et à accepter difficilement le fait accompli. Ministre de lInformation, je constatai, le 20 juin 1981, dans un discours au Kram : " Notre problème nest pas avec les autres partis politiques, mais avec nous-mêmes au niveau de nos convictions politiques davenir , puis de nos méthodes daction et de dialogue (...).Le pluralisme nest pas un gadget politique créé pour céder à une mode ".
Je reviendrai sur le problème, en répondant à Rachid Khachana, dans une interview à la revue El Mawkif (13 juillet 1985) :
" Le Parti destourien ne peut être que le parti de la majorité. A mon avis, il faut que nous nous habituons à ce que nous ne soyons plus le parti des 99% et que nous acceptions de représenter seulement un peu plus de 50% des Tunisiens, cela est suffisant pour exercer le pouvoir (...) Si nous décidions dentrer dans lère du pluralisme, notre responsabilité historique et notre crédibilité(...) exigent que nous le fassions avec enthousiasme et que nous organisions ce pluralisme (...) Nous détenons les rouages de la vie politique, ce qui met sur nos épaules la responsabilité den réussir la réorganisation, de créer l ambiance démocratique nécessaire à son épanouissement (...) La vraie démocratie ne signifie pas, comme limaginent certains un combat entre les personnes ou entre les collectivités ou une lutte entre les partis qui répandrait le chaos dans le pays, mais une démocratie populaire et moderne qui attire le citoyen pour quil vive la vie de son pays avec ses acquis et ses défis ".
(Page 272)
Depuis sa proclamation, le 25 juillet 1957, la République tunisienne, seconde république civile de tout le monde arabe, après celle du Liban, avait affronté bien des crises, bien des épreuves. Mais, chaque fois, seuls les hommes étaient mis en cause : le système sen trouvait à peine affecté et se perpétuait avec dautres hommes . Bourguiba, parfois ébranlé, relevait aussitôt la tête et continuait son chemin. A ses yeux, la république se confondait avec lEtat, émanation et manifestation dun pouvoir dont le parti unique était linstrument, le tout reposant sur sa propre personne. Le Combattant suprême semble avoir adopté la devise dIbn Khaldoun : " La politique exige le pouvoir dun seul "; " Le système, cest moi ", pouvait-il, à la manière de Louis XIV, répondre à un journaliste au lendemain de lindépendance. Bourguiba a su ainsi forger son propre mythe, qui fut largement amplifié par limagination collective et aura modelé pendant des décennies le de lhistoire tunisienne.
La République de Bourguiba est assez singulière. La République, la nation, lEtat, le Parti, sidentifient tous à Bourguiba. Tous puisent à la même source : Bourguiba, et convergent vers le même symbole : Bourguiba. Le demi siècle de son " règne "- dont deux décennies, de 1934 à 1955, comme Zaïm, chef du parti ; puis pendant les trente autres années, cumulant la présidence de lEtat et du parti - va consolider cet amalgame qui formera le canevas du système, lequel régira le pays et conditionnera toute la vie des citoyens. Les éléments de cette " entité " quadripartite nont pas dindépendance propre et ne se contrôlent pas mutuellement, dés lors quils se fondent dans un même creuset : Bourguiba, qui les transcende à travers sa parole, ses gestes, ses actes, ses humeurs, sa fatigue, son absence. Le pays vivra ainsi pendant plus de cinquante ans dans lombre de Bourguiba et sous la machine du parti.
Lhistoire de la constitution tunisienne est édifiante. Bourguiba, originellement, la voulait au-dessus de tout. Lors de sa promulgation, le 1er juin 1959, certains de ses compagnons avaient proposé dinscrire explicitement dans le préambule de ce texte fondateur que : " Le rôle du parti du Néo-Destour, sous légide de Habib Bourguiba, est le symbole de lunité nationale ".Le Combattant suprême sy était refusé, en déclarant que le " Destour (la constitution ) devait rester au dessus des personnes ".
Néanmoins, en mai 1963, intervint une modification révélatrice. Lassemblée nationale changea la devise de la république. "Liberté, Ordre, Justice " devenait : " Ordre, Liberté, Justice ". Lordre devait désormais prévaloir sur la liberté. Malgré sa signification profonde, cette décision passa presque inaperçue et ne saccompagna daucun commentaire officiel, daucune observation critique. Pour certains, Bourguiba, échaudé par la mésaventure du complot de décembre 1962, tenait par-dessus tout à assurer la stabilité de lEtat et la pérennité du régime. Pour dautres, il sagissait dun retour en arrière, et dun repli significatif mettant fin au frémissement du système.
Dans la pratique, en tout état de cause, les pouvoirs étaient si imbriqués que le principe de leur séparation, inscrit dans la constitution, devint une fiction qui aurait retourné Montesquieu plusieurs fois dans sa tombe. La chose semblait naturelle à tous les responsables comme à toutes les composantes de la société civile, y compris les frondeurs de lintelligentsia. Le système, préfiguré dans le couple Bourguiba-parti pendant les deux premières décennies de la lutte anticoloniale, était devenu pendant les trois autres après lindépendance la trinité Bourguiba-Etat-parti : trinité qui fondera le philosophie politique du Président et caractérisera son régime et auquel nous nous sommes tous bien accommodés pendant les trois décennies.
Au fond de lui-même, Bourguiba était convaincu que ce tandem entre lEtat et le parti était indispensable pour préserver lharmonie et assurer la stabilité. Ainsi le conformisme au parti était rigoureux, le clientélisme généralisé, les intérêts des citoyens largement tributaires de leur allégeance au parti. Les dirigeants nétaient là quen vertu de la confiance personnelle et presque unique du chef de lEtat et du parti, sans représenter, ou à peine, la moindre tendance personnelle ou collective, sans procéder daucune coalition ou traduire un quelconque rapport de force. Ils pouvaient être individuellement plus ou moins illustres, mais ne sappuyaient sur aucune force politique, et ni leur arrivée ni leur départ ne saurait donc susciter de crise ou de remous. Certains, certes, seront regrettés, dautres ne laisseront aucune trace de leur passage au pouvoir.
Il est vrai quà linstigation du Premier ministre Nouira et dans un souci de détente, lAssemblée nationale abrogea , le 9 novembre 1971, larticle 109 de la loi électorale selon laquelle lexclusion du parti entraînait automatiquement la déchéance du mandat de député. Linconstitutionnalité de larticle avait dautant moins été évoquée quil nexistait pas de Cour constitutionnelle. Malheureusement, larticle fut rétabli moins de deux ans après, le 26 mars 1973: on confirmait ainsi que le parti était le parti du pouvoir, et non le parti au pouvoir.
Au second congrès de Monastir, en septembre 1974, le secrétaire général du parti, Nouira déclarera : " La dominante de notre société politique est le caractère indissociable du parti et de lEtat (...)Notre système politique sarticule essentiellement : sur le parti, créateur de lidéologie du pouvoir et organisateur des masses et lEtat, instrument du pouvoir organisé(...) Le chef du parti de la nation devait être naturellement le chef de lEtat, bien que la constitution ne leût pas exprimé, pas expressément en tout cas. Le chef du parti et de lEtat est le noeud gordien du régime (...) cette symbiose Parti-Etat au niveau de la conception et de la formulation de la politique, doit se traduire dans les institutions et les structures ".
On ne pouvait mieux consacrer linstitutionnalisation du parti dans lEtat. Ainsi, le " Manifeste " du même parti qui, en 1970, avait suggéré clairement la séparation des pouvoirs entre le parti et lEtat et lindépendance des institutions républicaines se voyait-il solennellement enterré, et le philosophie dantan fortement rappelée.
Pour ma part, instruit par les causes véritables de léchec de notre tentative pluraliste en 1981, je saisis la première occasion pour " bousculer la baraque ". Le 12 janvier 1982, présidant le congrès régional du parti à Gabès, je proclamai la nécessité urgente de la séparation de lEtat et du parti, et me prononçai pour un nouvel aménagement des relations entre le PSD et lEtat. Ce fut une levée de boucliers. Dés le lendemain, lorgane du parti El Amal, sur instruction, fustige dans un éditorial la déviation que révèlent mes propos. Le 18 janvier, le ministre de lIntérieur intervient à Kairouan pour affirmer quon ne peut dissocier lautorité politique de lautorité administrative. Le 22, le directeur du parti réaffirme la nécessité du duo gouvernement-parti. Mme Mzali, membre du bureau politique et épouse du Premier ministre se rend spécialement à Gabès, le 23 janvier, pour m apporter la réplique et défendre lunicité absolue du parti et de lEtat. La curée est telle que je me vois obligé datténuer mes déclarations dans un discours à Mahdia où jappelle " à la réflexion en vue de clarifier les prérogatives de toutes nos institutions ". Et encore une fois, on en reste là, aucun débat ne sinstaure au bureau politique ; Mzali déclare simplement quune telle conception représente un acte dindiscipline, contraire à léthique bourguibienne.
Trois ans plus tard, étant redevenu député, jeus loccasion de préciser ma position ( El Mawkif, juillet 1985), en réponse à une question sur les moyens den finir " sainement " avec lhégémonie du parti au pouvoir sur les structures de l Etat :
" Le problème des rapports entre lEtat et le parti et entre lEtat et le gouvernement na jamais été discuté sérieusement (...) Certains même ont considéré que cela visait à laffaiblissement du P.S.D (...) Or le Président a déclaré maintes fois que lEtat est celui de tous les Tunisiens et quil est au-dessus de tout, ce qui est la règle dans tous les pays modernes (...)Et si le cumul par Bourguiba de la présidence du parti et de lEtat est une chose naturelle vu son rôle historique, il sagit là dune exception qui ne devrait pas perdurer. Il suffit normalement que le chef de lEtat compte sur un parti qui adopte ses orientations sans quil en soit nécessairement le chef direct (...) Dans cette perspective nouvelle (...) le parti aurait des responsabilités politiques importantes : il devrait affronter la réalité tunisienne caractérisée aujourdhui par le foisonnement des courants et des idées, ce qui ferait évoluer son discours politique (...) Cela exige des hommes dotés de convictions politiques rigoureuses et capables de discourir, de dialoguer et de convaincre. Cela nempêchera pas le parti daccompagner et de contrôler le développement de laction du gouvernement, mais sans sengouffrer dans les problèmes de gestion qui lépuisent et léloignent de ses responsabilités politiques fondamentales ".
Cependant, il faut le confesser ; nous avons tous adhéré initialement à ce système de commandement qui permit à la nation de forger son unité, mais nous navons pu réussir à faire évoluer à temps nos institutions. Certes, lEtat tunisien a été fondé ; la république a été proclamée. On parvint à circonscrire la dissension youssefiste , à obtenir de la France lévacuation militaire des territoires du sud et de Bizerte, et à réussir en 1964 la décolonisation agricole. Ce système nous permit aussi de juguler le galop démographique, de promouvoir, sans à coups, lunification et la généralisation de lenseignement, la révolution de la condition féminine et la réforme dinstitutions judiciaires archaïques sans trop dopposition, ni de la part des tenants de la religion, ni des défenseurs de la tradition, etc,etc.
Ce fut aussi le cas pour le code de la nationalité qui, datant de 1963, était chez nous des plus rigides pour l époque. Il stipulait notamment que le " Tunisien qui acquiert volontairement une nationalité étrangère ou qui répudie la nationalité tunisienne, doit quitter le territoire tunisien ". Je défendis âprement avec mon collègue Slahedine Bali, le ministre de la Justice, le projet dune nouvelle loi permettant la double nationalité. Laffaire soulevait lopposition des nostalgiques du passé, qui évoquèrent la résistance héroïque des Tunisiens face à la campagne de naturalisation française du temps du protectorat. On pensa un moment retirer le projet ou du moins le différer. Encore une fois, Bourguiba réagit et décida de soumettre pour la première fois une loi directement à la séance plénière de lAssemblée qui, finalement, lentérina le 11 novembre 1975.
Bourguiba, grâce à son prestige et à sa popularité, réussit ces réformes sociales fondamentales et fit évoluer la mentalité de ses compatriotes. Mais cela ne fut pas suivi de changements notables et déterminant sur le plan politique, faute de courage ou de volonté de la part de ses Premiers ministres-dauphins et de ses autres proches collaborateurs-prétendants.
Je le répète, si lon analyse son attitude pendant ses trois décennies, Bourguiba aimait son pays quil voulait faire prospérer, et par dessus tout, son peuple quil voulait épanouir. Il aurait accepté toute réforme démocratique du régime qui ne mette pas en cause les fondements du système, bien que, pénétré de son rôle historique, il nentendait pas renoncer aux prérogatives essentielles du pouvoir présidentiel. Il avait, dés lorigine, réussi à compenser par sa personnalité la faiblesse organique de la Tunisie, et en cas de crise, il parvenait toujours, in extremis, à redresser la situation ; mais il ne rétablissait jamais quun équilibre instable fondé sur un consensus circonstanciel autour de sa personne. Ses premiers collaborateurs ne se risquaient nullement de linciter à tirer les leçons des différentes crises et donc à imposer des remèdes . Et lon en arrive ici au véritable talon dAchille du système bourguibiste : problème de la succession.
Depuis 1957 et, plus encore, à partir de 1967, après sa crise cardiaque, cette hantise de " laprès " a obnubilé Bourguiba et, plus encore, ses prétendants. Vécue par anticipation, la succession simposait en filigrane dans les constructions politiques et politiciennes des uns et des autres.
Larticle 51 de la première constitution de 1959 semblait avoir codifié le problème en confiant au gouvernement le soin de désigner lun de ses membres pour assurer lintérim. Puis lAssemblée nationale devait se réunir au cours de la cinquième semaine afin délire le nouveau chef de lEtat jusquà la fin du mandat présidentiel. Cette disposition constitutionnelle seyait bien aux tenants du pouvoir à lépoque, le gouvernement étant dans presque sa totalité, dobédience bensalhiste. Bourguiba le savait, et apparemment, sen accommodait.
Cest au retour de sa tournée africaine, en 1965, et après lecture de la lettre critique dAhmed Tlili - envoyé depuis son exil en janvier 1966 - quil semble avoir été bouleversé. Sans laisser paraître ses nouveaux pressentiments sur les personnes et ses doutes quant à la politique socialiste, il imagina alors une procédure subtile pour changer le mode de désignation de son successeur. Le 28 novembre 1966, lAssemblée nationale vota une loi créant le Conseil de la république, une nouvelle instance qui regroupait le gouvernement et le bureau politique et intégrait les barons du parti hostiles à léquipe Ben Salah. Le même jour, les députés adoptaient en première lecture la révision de la constitution pour confier à cette nouvelle instance la désignation du successeur. Cependant, la deuxième lecture, qui devait se faire trois mois plus tard neut jamais lieu ; le Président sétant ravisé dans lintervalle, cinq mois après sa crise cardiaque.
Le 4 janvier 1971, partant se soigner aux Etats-Unis, il signa tout à la fois le projet de révision constitutionnelle et un décret déléguant " provisoirement " ses pouvoirs au Premier ministre Nouira. Le ministre de lIntérieur Mestiri commit alors linsigne erreur de lui demander à voix basse de le nommer ministre dEtat. Bourguiba lui répondit quil verrait cela à son retour. Le démon de la succession et de la sous-succession allait resurgir ainsi à chaque circonstance.
A la commission supérieure du PSD, le problème de la santé du Président se posa insidieusement, sur la base de rumeurs laissant prévoir une imminente incapacité présidentielle. Le ministre de lIntérieur demanda maintes fois que le rapport des médecins de Washington nous parvienne au plus vite : " la commission et le peuple tunisien ont le droit de savoir ". Le Premier ministre répondit inlassablement que le problème ne regardait que la famille directe de Bourguiba. Nous fûmes quelques-uns à le soutenir. Dautres camarades, comme dhabitude, se bornaient à écouter en attendant les événements. Les réunions suivantes devinrent de plus en plus houleuses : certains rapportaient des bribes du rapport médical qui concluait à " une sénilité incompatible avec lexercice du pouvoir suprême ".
Loffensive allait reprendre avec le congrès de Monastir I en octobre 1971 : ses animateurs voulurent modifier le mode de succession en revenant à lintérim du président de lAssemblée... Cette remise en cause, qui neut pas de suite pratique, édifia Bourguiba , et le congrès de Monastir II, en 1974, viendra fermer cette parenthèse.
Entre temps, certains pensèrent régler définitivement le problème de la succession par la création dun vice-président à la façon des Etats-Unis. Cest ainsi que, le 4 mars 1972, le directeur du PSD, Mustapha Filali lit le communiqué suivant : " Le bureau politique, sous la présidence exceptionnelle de Bourguiba, a adopté à lunanimité le principe de la création de la fonction dun vice-président qui sera élu pour un mandat de la même durée que le Président de la république ".Le 11, un deuxième communiqué annonçait que le Président sadresserait à la nation le 14, à 11 heures, au cours dune séance solennelle de lAssemblée nationale chargée détudier le projet damendement à la constitution.
Tout semblait donc réglé lorsque le 14 mars au petit matin, le ministre Hassan Belkhodja se rendit comme à laccoutumée au palais où il avait lhabitude de prendre le petit déjeuner avec le Président :
" Alors, cest le dauphin que vous allez installer ce matin ?
_ Non, répond Bourguiba, cest la fonction de vice-président qui va être adoptée.
_ Un vice-président qui sera élu en même temps que vous au suffrage universel et qui sera inamovible.
_ Pas du tout.
_ Si, puisquil sera élu autant que vous et en même temps que vous.
_ Ah bon! (...) et si je démissionnais ?
_ Il vous remplacera.
_ Cest encore mieux . Je ne peux donc plus le changer sil na plus ma confiance. Or cest ma seule arme pour corriger les dérives. Il ne faut pas si vite oublier Ben Salah ".
Bouleversé par cette révélation, il téléphone à linstant au Dr Mokaddem, le président de lAssemblée nationale, lequel publie vers 9 heures un troisième communiqué reportant la séance solennelle alors que la plupart des députés étaient déjà arrivés au Bardo.
Puis, ce même après-midi du 14 mars, cest cette fois Chedli Klibi, le ministre de lInformation qui fait cette déclaration : "Le Combattant suprême a fait un important exposé qui est une véritable somme de son expérience personnelle et de ses idées concernant les fondements de lorganisation du régime en Tunisie (...) Les membres du bureau politique et du gouvernement ont exprimé leur attachement à la personne du président Bourguiba, et leur adhésion profonde à la ligne quil a tracée en vue de préserver lunité de la nation ".
Communiqué bien significatif, qui ne fut suivi daucun commentaire dans la presse du lendemain. Mais tout le monde lavait compris ; le projet de vice-présidence était enterré, et Bourguiba hésitait encore à choisir son dauphin . Bien sûr, indiscrétions et rumeurs alimentèrent la chronique dans certains cercles durant quelque temps, mais personne ny trouva vraiment à redire. La combinaison, en réalité, devait consister en lélection de Hédi Nouira à la vice-présidence puis à la nomination de Abdallah Farhat comme Premier ministre. Bourguiba le comprit et renvoya aussitôt ce dernier à la direction de son cabinet, lui faisant le grief davoir contribué à linduire sciemment en erreur.
Les manoeuvres ne cessèrent pas pour autant, en vue de sassurer le dauphinat. Nouira se déclarait " convaincu de ce que la démocratie tunisienne, encore adolescente, ne pouvait soutenir le choc dune vacance du pouvoir "(Nouvel Observateur du 16 septembre 1974) ; citant à lappui de sa thèse les difficultés surgies en France dans lintérim qui précéda lélection de Pompidou après la démission du général de Gaulle.
Bref, on visait à hériter du système, de tout le système et on recherchait le dauphinat automatique, le régime présidentiel, le parti unique avec tous ses avantages. En somme : " la monarchie républicaine ", comme lécrivait un journaliste étranger.
Durant ces trente années, se conjuguèrent ainsi deux obsessions , freinant toute démocratisation du système : celle de Bourguiba, tourmenté par lidée de continuer à régenter la Tunisie après sa mort, à travers des successeurs fidèles à son dessein ; et celle des prétendants, soucieux de se poster à temps et anxieux de capter dans son intégralité le même pouvoir que le Combattant suprême. Ambitions aussi futiles évidemment lune que lautre : il nest pas dexemple dans lhistoire de quelque chef ou monarque, si absolu fut-il, qui ait réussi à imposer sa volonté par-delà la tombe. Le Parlement de Paris, au lendemain de la mort de Louis XIV, nattendit pas deux jours pour casser son testament ; et tout successeur a besoin de simposer par lui-même.
Pourtant lhistoire de la république bourguibienne pourrait être lue, à un certain niveau, comme celle des combinaisons successorales successives. Dés lautomne 1955, Bourguiba sétait choisi comme second Bahi Ladgham - quil pensait récupérer vis-à-vis de Ben Youssef- plutôt que Mongi Slim à qui il navait jamais pardonné le Congrès hostile du parti dit de Dar Slim(octobre 1948). La décennie 60 se caractérisa par lomnipotence et la prétention de Ben Salah, soutenu par Bourguiba junior et Sayah. Celle de 70, fut dénaturée par une reprise forcenée de la compétition successorale. Certains pensèrent alors la gagner par un détour extérieur : les tentatives unitaires du Kef et de Djerba ne se réduisent pas, bien entendu, à un tel calcul. Il nempêche : eussent-elles réussi, elles auraient presque inéluctablement imposé son artisan comme le favori.
Cependant, nous étions quelques-uns à savoir , daprès les confidences de Wassila, que Bourguiba avait déjà choisi son dauphin final en la personne de Nouira, et ce, dés 1942, bien avant lindépendance, depuis leur compagnonnage dans les prisons et les exils. Aussi semploya-t-il un moment à consolider la position de son favori : doù , devant létalage à peine discret de toutes les rivalités, sa tentative, en 1975, de madjoindre à Nouira comme ministre dEtat. Bourguiba pensait ainsi réaliser son rêve dune longue succession paisible et assurer la pérennité du " bourguibisme ". Ce projet, vite ébruité, fut à lorigine de toutes les intrigues futures.
Néanmoins, Nouira, sil lavait voulu, aurait pu transcender les querelles au sujet de la succession automatique, en démontrant quil ne craignait pas le suffrage universel. Premier ministre, secrétaire général du parti et son candidat unique, il aurait vraisemblablement passé sans problème lépreuve de lélection ; et Bourguiba, rassuré par la détermination de son Premier ministre aurait certainement accepté. Malheureusement, le courage politique manqua. Nouira sévertua à codifier la succession automatique, et l Assemblée nationale vota la réforme constitutionnelle en avril 1976, marquant laccélération de toutes nos déconvenues ultérieures. Or, en réalité le problème restait entier dans les esprits, excitant toutes les ambitions.
Mzali, à son tour, ne se sentait plus aussi sûr de la décision finale de Bourguiba - surtout depuis le remaniement de décembre 1980 - et déclarait alors ouvertement " quil nacceptait pas dêtre le marchepied pour quiconque ".
Du coup, le jeu successoral au sommet devint de plus en plus indécent et pernicieux et tout devait converger pour assurer le dauphinat automatique de Mzali. Mais lopinion publique nallait pas dans ce sens, et lépouse du Président , Wassila déclarait : " Avec la constitution telle quelle est, la continuité est artificielle et le risque dun rejet populaire nest pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba, mais la véritable continuité sera assurée lorsque loeuvre de Bourguiba sera poursuivie démocratiquement par un Président élu ... "(Jeune Afrique du 28 février 1982). Déclaration bien tardive et trop isolée, quoique relayée par celle de Habib Achour qui confiait aussi au même journal le 11 Août 1982 : " Je suis pour la révision de la constitution de manière à ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se présenter librement ... ".
Le Premier ministre Mzali sen offusqua, et semploya alors à faire le vide autour du chef de lEtat. En juin 1983, ce fut le départ du gouvernement de Mansour Moalla et de moi-même suivi de Azouz Lasram en octobre, puis de Driss Guigua en janvier 1984 après les émeutes du pain. En juillet 1985, petite révolution : on assista à léloignement de Allala Laouiti, compagnon de Bourguiba depuis un demi-siècle. Elle fut complétée le 7 janvier 1986, par le limogeage de son fils, conseiller à la Présidence. Le 21? Bourguiba mit fin aux fonctions de son Représentant personnel, Mongi Kooli.
Pour ma part, ce fut la confection dun dossier relatif à ma gestion administrative et financière. Maître Abderahman Hila - réputé pour son courage dans toutes les causes politiques - intervint fermement en mon absence, assisté par le Français Me Francis Louvard et lAlgérien Me Nadir Bekkat, qui déclarèrent : " Cétait un dossier vide de sens, (...) dont le peuple tunisien sait quil est fabriqué pour ternir limage dun homme public(...).
Léminent politologue et universitaire, Hichem Jaiet, dans un commentaire (Réalités, 16/12/1988) écrira : " La Justice instruit des procès politiques par la bande, par le petit côté des choses (...) Pour Belkhodja, cétaient des histoires de réceptions et de petits fours ". Je déclarai à lAFP : " Je resterai dans la sérénité fidèle à les convictions libérales et démocratiques ".
Wassila représentait le dernier rempart, il fallait le faire sauter pour sassurer une succession paisible. Son absence du palais favorisa une répudiation en forme de divorce, qui couronna lentreprise disolement du chef de lEtat ... ". Le nouvel entourage de Bourguiba est " farfelu "et inconsistant : le pouvoir au palais en est rapidement affecté.
Mais tout ce branle-bas politique ne pouvait occulter la grave crise économique - comparable dans ses paramètres à celle de 1969 - que les ministres responsables du secteur finirent par venir expliquer au chef de lEtat, le 8 juillet 1986, à Skanès-Monastir, en labsence du Premier ministre.
Le Président, édifié, en est abasourdi. Laprès-midi même, il dicte directement à lagence Tap le texte du communiqué " limogeant " Mzali ; et cela sans lavoir même convoqué.
Rachid Sfar, puis Zine El Abidine Ben Ali se succèdent comme Premiers ministres. En vain. Cest limpasse, et la crise politique et économique samplifiait. A la source, à Carthage, Bourguiba est désorienté tandis que la déficience du " pouvoir central " devient manifeste; tunis capitale chancelait : le pouvoir de la rue simposait de jour en jour avec laffrontement quotidien les forces de lordre et les manifestants de plus en plus nombreux qui se réclamaient du MTI (Mouvement tunisien islamique)
Le pays partait dangereusement à la dérive et semblait se diriger inévitablement vers labîme. Le changement politique au sommet, viendra sauver la Tunisie des périls qui la guettaient : ceux de lobscurantisme et de lanarchie.
Le 7 novembre 1987, à 4 heures du matin, par un coup de téléphone discret de Tunis, japprends " le Changement ". Je réveille Ben Yahmed, Masmoudi et quelques autres amis et nous nous mettons à lécoute pour entendre à 6 heures la déclaration pathétique du nouveau chef de lEtat : Zine El Abidine Ben Ali, qui proclamait notamment : " Notre peuple a accédé à un degré de conscience et de maturité qui permet à tous ses fils de vivre dans le cadre dun régime républicain qui confère aux institutions toute leur importance et qui institue les conditions de démocratie responsable fondée sur la base de la souveraineté du peuple (...) Notre peuple mérite une vie politique évoluée et organisée, basée à juste titre sur le multipartisme politique et les organisations populaires (...) Nous veillerons à donner au Droit sa légitimité (...).
Jadresse aussitôt un message au nouveau Président, où je déclare notamment ; " Lespoir et la confiance reprennent chez tous les patriotes , leur adhésion est totale à votre première déclaration et leur engagement sera enthousiaste pour le renouveau dans la concorde et la fraternité... " .
Le 29 septembre 1989, juste quarante huit heures après le limogeage du Premier ministre Hédi Baccouche, le Président Ben Ali me fait dire par lambassadeur à Paris, Brahim Turki, quil " souhaite que je rentre et que je lui fasse confiance... ". Je réponds positivement et retrouve avec émotion mon pays après quatre ans dabsence.
La première République tunisienne, dans sa philosophie moderniste est une donnée politique irréversible. Lacquis culturel et social de lhomme et de la femme tunisiens en sont les meilleurs garants. Bourguiba restera lun des grands hommes de ce XXeme siècle.
Néanmoins , cette République a besoin dajustement en fonction des exigences dune nouvelle ère qui, avec le XXIème siècle, sannonce gourmande de liberté et de démocratie , avide de bien-être individuel et de prospérité nationale. Après la chute du mur de Berlin et les métamorphoses des pays de lEst, la consolidation de lEurope, le réveil de lAsie et le nouveau poids politique de lAmérique, le monde a commencé sa mue et atteindra tantôt un nouvel équilibre politique et économique qui sera drastique et sévère surtout pour les pays en voie de développement.
Aujourdhui, linterdépendance est une réalité intangible et la mondialisation de léconomie est une conséquence inéluctable. " Léconomie de marché " - adaptée à notre conjoncture spécifique- et la " démocratie politique " vont de pair, et deviennent des impératifs catégoriques pour la survie de toute nation et pour la prospérité de tout pays.
Pour notre région maghrébine, il ne sagit plus de fuir la démocratie et de la considérer malencontreusement comme un " vice de lOccident ", mais de ladopter dans toute sa plénitude comme la vertu universelle. Il est urgent et impérieux aussi pour nos pays daccomplir la modernité dans toutes ses dimensions avec la séparation et la démarcation entre la religion et la politique;
Le chemin est, certes, ardu, mais il ny a pas dalternative ; cest la seule voie qui puisse garantir au Maghreb, et au-delà du monde arabe, sa stabilité, son développement et son progrès.
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Commentaire d'une lecture à chaud. c'est une piéce à verser dans l'histoire du Maghreb et de la Tunisie contemporaine spécifiquement, mais c'est aussi courageux de témoigner pour un Bourguiba oublié par ceux-là même qui l'ont encensé.