Après le dossier consacré à Bourguiba nous vous proposons ce mois-ci de découvrir les chapitres extraits du livre écrit par si Tahar BELKHODJA ancien ministre tunisien et proche collaborateur de Bourguiba.

Nous avons choisi arbitrairement les chapitres 7 et 8, nous restons à la disposition de ceux qui veulent apporter une contribution pour éclairer nos internautes avides d'information sur la tunisie.

 

Articles de  presse

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Préambule du webmaster de tuniscom sur le livre de Monsieur Tahar Belkhoja, à lire ici le chapitre 7 et 8 ainsi que l'introduction.

Bonne lecture !!!


livre de Si Tahar BELKHOJA

 

Introduction page 7

Dédié à...

Citation de Jean Guitton Page 4

Echec du pluralisme Page 241

Gafsa Page 244

Le pluralisme Page 248

Le printemps de l'information Page 255

La dérive politique Page 261

Une démocratie inachevée Page 267

Pouvoir et succession Page 272

Commentaire à chaud

 


Préambule du Webmaster de Tuniscom.

Un livre a été écrit pour que ne vivent les rumeurs. Tahar Belkhodja a apporté un témoignage de la Tunisie " bourguibienne ". Il indique à juste titre dans son introduction qu’il est " forcément subjectif " mais qu’il se veut objectif dans le récit des événements . Son voeu est d’inciter ses compagnons à rapporter à leur tour leurs propres expériences et à révéler d’autres faces de l’histoire récente tunisienne

NDLR(webmaster)

                                                       

 

 


 

 

 

 

Ce livre est écrit par Tahar Belkhodja, édité par Arcanteres - Publisud , et dédié

Au Président Habib Bourguiba : " Le Combattant suprême "

 


 

 

TAHAR BELKHODJA

 

 

Les trois décennies

B O U R G U I B A

BOURGUIBA_IMAGE.GIF (13309 octets)

T E M O I G N A G E

 

PUBLISUD

ARCANTERES

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  De même qu’il est conseillé de se priver de lire si l’on n’en sent pas un appel, de même on devrait se priver d’écrire un livre si l’on n’a pas la conviction d’avoir à transmettre ce que nul ne peut dire à votre place.

 

Jean Guitton

 

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(Page 5)

 

 

 

Au Président Habib Bourguiba : " Le Combattant suprême "

 

 

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(Page 7)

 

Introduction

 

 

Ce livre est un témoignage, inévitablement subjectif à certains égards,mais qui se veut objectif dans le récit des événements comme dans l’appréciation des hommes. Subjectif, car il est incomplet, s’attardant seulement sur les moments forts des trois premières décennies de la Tunisie indépendante : une époque de vie politique intense, avec ses heurs et ses malheurs, vécue auprès d’un chef d’Etat exceptionnel, Habib Bourguiba, qui a présidé à la renaissance d’une nation et à la consolidation d’un Etat.

Il ne s’agit là ni d’une autobiographie ni d’un essai historique, qui aurait impliqué des recherches d’archives, des confrontations de points de vue, et une aspiration à l’exhaustivité. Plutôt que de faire oeuvre d’histoire, j’ai souhaité apporter ma contribution par le récit d’un itinéraire de trente ans de vie politique auprès de Bourguiba, où s’affirment quelques grandes certitudes, mais où ne sont pas occultés les hésitations et les doutes, pas plus que ne sont dissimulées les erreurs. Le tout dans un contexte où les affrontements furent parfois vifs, les mots durs et les actions brutales. En les relatant, avec rigueur,et en respectant l’obligation de réserve inhérente à mes responsabilités antèrieures, je me suis efforcé d’être serein, de comprendre les raisons de ceux dont je n’avais pas partagé les choix.

Ce faisant, mon voeu est d’inciter mes compagnons, les autres acteurs de cette époque, à rapporter à leur tour leur propre expérience, et à révéler d’autres faces de notre histoire récente. Nous avons suffisamment déploré que tant de nos aînés politiques aient disparu en emportant leurs souvenirs pour ne pas être tentés de les imiter. Dans les pays modernes, le jugement politique n’attend guère. Imparfait, parfois injuste, toujours soumis à révision, il a le mérite d’informer et d’établir un dialogue avec la nouvelle génération, qui ne se satisfait plus désormais des seules vérités officielles et des rumeurs ambiantes.

Pour ma part, en écrivant, je réponds à une ardente exigence intérieure. " De grands pans du passé sortent ainsi du champ de ma conscience " : écrivait André Gide.

L’évocation de quelques témoignages de notre histoire politique contemporaine contribue à élargir le champ des débats nécessaires à la vitalité de la nation, et nous libère, en même temps, de cette angoisse politique qui est souvent notre lot. Notre rôle politique, nous l’avons certes vécu en acteurs, mais souvent aussi en le subissant. Si nous avons, plus peut-être qu’il n’eût fallu, fait preuve d’orthodoxie, ce fut toujours avec l’espoir intime qu’un jour il en serait autrement : une conviction que nous fûmes quelques-uns à partager mais qui, malheureusement, ne fut jamais l’objet d’un approfondissement collectif.

Ce témoignage, ces souvenirs politiques, que j’essaie simplement de replacer dans leur contexte historique et dans leur environnement humain, sont répartis en huit chapitres aux intitulés évocateurs des grands moments et des grands thèmes de ces trois décennies de " bourguibisme ".

Le premier traite précisément de " Bourguiba ", tel que je l’ai connu et pratiqué, tel que je l’ai vu fonctionner pour le meilleur et pour le pire. Non pour retracer sa carrière - d’autres l’ont fait ou le feront - mais parce qu’il s’est tant identifié à la Tunisie de ces années-là que la suite serait moins compréhensible sans cette évocation introductive.

Le deuxième chapitre est consacré au drame de " Bizerte ". Qui en fut responsable? Eût-on pu l’éviter? Et les deux grands chefs d’Etat qui surent si bien, par la suite, en dépasser les conséquences, pourquoi donc ont-ils presque souhaité cette épreuve? En définitive, dans quelle mesure l ’affaire de Bizerte a-t-elle permis de hâter le règlement du problème algérien?

Notre politique extérieure, durant la même période, fut largement dominée par nos relations avec nos deux voisins de l’Ouest et de l’Est , et marquée par deux projets d’unification. C’est l’objet des deux chapitres intitulés : " Le Kef " pour l’Algérie et " Djerba " pour la Libye. On y verra comment ces deux tentatives improvisées - mais non sans calcul inavoué- ne pouvaient qu’échouer, et comment Bourguiba réussit à sauver la situation après l’avoir compromise. On se demandera aussi dans quelle mesure les répercussions économiques de ces deux erreurs, sur le gazoduc algéro-tunisien et pour le plateau continental tuniso-libyen, auraient pu être mieux gérées.

Couvrant successivement, en politique intérieure, les décennies 60 et 70, les deux chapitres intitulés : " Le Socialisme destoutien " et le " Jeudi noir " analysent deux échecs : celui d’une collectivisation autoritaire et celui d’un pacte social personnalisé. dans les deux cas, l’ambiance politique et sociale était hostile : l’agressivité du parti jointe au mauvais fonctionnement des institutions de la république ne pouvait, dés lors, que déboucher sur des drames dont on n’a pas su tirer les leçons nécessaires.

Titré : " Le printemps démocratique ", le septième chapitre traitera notamment d’un autre échec : celui de " l’ouverture " du système, à travers une démocratisation de la communication et l’avènement du pluralisme. Une ouverture à laquelle avait consenti Bourguiba, mais que nous n’avons pas su mener à bonne fin.

Dans le dernier chapitre, enfin, j’ai porté ma réflexion sur la " République ", et tenté d ’expliquer comment celle de Bourguiba a souffert d’un déficit démocratique doublé d’une lutte successorale permanente, qui furent compensés, tant bien que mal, par la vigueur et l ’énergie visionnaire d’un grand homme d’Etat.

Autant de grands thèmes que de chapitres, posant plus de questions qu’ils n’apportent de réponses. En écrivant, j’ai souhaité seulement contribuer à éclairer l’histoire de la " chevauchée " tunisienne, de 1955 à 1987, tout au long de ces trois décennies Bourguiba.

 

 

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(Page 241)

7

 

Le printemps démocratique

et l’échec du pluralisme

 

 

La décennie 80 aurait dû être celle de la démocratisation du système, après tous les aléas de la décennie précédente et surtout après les événements du " Jeudi noir ", ce soubresaut populaire, dont nul n’avait prévu l’ampleur. Il fallait vite circonscrire " l’explosion " et ses conséquences sur le plan sécuritaire, mais il fallait aussi réfléchir rapidement à la solution politique.

Les séquelles étaient pénibles, aussi bien pour les nouveaux responsables que pour les partants. De notre côté, mes camarades démissionnaires et moi-même conscients des complications qui ne manqueraient pas de surgir, décidâmes de nous isoler, provisoirement, dans nos villages respectifs. A Hammamet je me retrouvai en effet plutôt seul : des rumeurs étaient soigneusement entretenues, dissuadant de toute visite, sauf pour les membres de ma famille. A Tunis, dans le même temps, la population se terrait bien avant l’heure officielle du couvre-feu, lequel sera maintenu près de trois mois, jusqu’en mars 1978.

C’est dans cette atmosphère que, le 25 février au soir, un ami, Tarak Ben Amar, neveu de la Présidente, producteur de cinéma, vint me supplier de quitter rapidement Hammamet et si possible A Tunisie : de source sûre, il me disait redouter quelque agression ou autre violence. Le soir même, mon beau-frère m’emmenait à Tunis chez le vieux militant Béchir Zargayoun où je passai clandestinement la nuit avant de repartir le lendemain, dés 7 heures, pour Marseille. Grâce à certaines complicités à l’aéroport, j’avais pu, sans causer d’alerte, embarquer sur le premier avion. Je sus par la suite qu’une demi-heure après, le Premier ministre Nouira, en homme d’Etat, n’avait pas obtempéré aux injonctions des " faucons " qui voulaient faire revenir l’avion à Tunis. De Marseille, je gagnai aussitôt Nice où, pendant huit mois d’exil, je pus apprécier l’hospitalité française et l’appui de nombreux amis français et étrangers. Je m’interdis cependant toute déclaration, d’abord parce que je ne voulais pas critiquer mon pays de l'extérieur ; ensuite parce que je savais, par expérience, que de telles situations n’avaient rien d’irréversible.

Wassila Bourguiba, pour sa part, avait prétexté de consultations médicales pour se rendre quelques jours plus tard à Paris où elle resta près de trois mois. Il fallut que Bourguiba y vint lui-même, en juillet 1978, pour la convaincre de rentrer : et je tins de notre ambassadeur Hédi Mabrouk, fin politique et bel homme de société, qu’une difficile explication avait opposé les deux époux quant aux responsabilités politiques au sommet dans le drame du Jeudi noir. Nul doute que les réflexions du Président en furent enrichies : dés octobre, je regagnai donc Mahdia, dont j’étais maire depuis 1975 et où me réconforta le chaleureux accueil de la population : accueil qui acheva de me convaincre que mon limogeage, un mois avant le Jeudi noir, avait été en définitive une chance en m’évitant d’être impliqué dans le drame.

 

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Le congrès de 1979

Il fallut attendre près de vingt mois après les événements du 26 janvier 1978 pour que se réunisse à Tunis, le 5 septembre 1979, le Xème congrès du parti, préparé minutieusement par Hédi Baccouche - nommé dés après le Jeudi noir à la direction des Affaires politiques, auprès du Premier ministre.

Etant resté membre du comité central, je ne manquai pas d’y assister. Je pus mesurer la pression du système qui n’enserrait pas seulement les citoyens dans leur vie professionnelle, mais aussi pesait tout autant sur la conscience des responsables. J’étais discrètement assis dans les derniers rangs, parmi la masse des congressistes, et on ne me saluait que la main, sinon d’un simple clignement des yeux ; cela ne me découragea point. Je suivis néanmoins toutes les séances ouvertes et me tins informé de la teneur des réunions du bureau politique grâce à un bon ami, un ancien militant de l’UGET, Tijani Makni.

Fidèle à sa stratégie permanente visant à ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba avait donné surtout pour consigne à son premier collaborateur, le Premier ministre et secrétaire général du parti, de tourner la page. Dans son discours d’ouverture, invoquant l’intérêt national, il appela " tous les tunisiens, quelles que soient les divergences d’opinion et d’orientation, à soutenir l’édifice étatique, instrument de la renaissance nationale, de la sécurité et de la stabilité ". Nouira déclara pour sa part : " Il faut que les sources multiples rejoignent le même fleuve, notre parti comme au temps de l’édification de la nation ". Et il allait jusqu’à conclure témérairement : "   L’échec du multipartisme est en voie d’être dépassée dans des pays aussi démocratiques que l’Angleterre et les Etats-Unis (...) . L’ancienne direction de l’UGTT, le groupe des Libéraux et le MUP sont soit avides de pouvoir, soit irresponsables ".

Dans ce climat morose d’unité nationale apparente, alors qu’aucun débat quelque peu ardent ou du moins quelque évocation sérieuse du Jeudi noir ne pouvait être amorcé, le congrès, baptisé " Congrès du progrès et de la fidélité ",se déroula dans l’ambiguïté et donna l’impression de se trouver en porte à faux. On savait en effet que le fossé s’était élargi entre un Président qui reprenait vigueur et les " faucons " qui avaient pu, un moment, renverser l’équilibre du pouvoir, mais qui en étaient maintenant à leur dernier sursaut politique : rejetant le multipartisme au nom de l’unité nationale, en réclamant la plus grande rigueur à l’égard des " déviationnistes ", représentés par les anciens dirigeants de l’UGTT et les ministres démissionnaires de décembre 1977. A propos de Bourguiba, certains s’aventuraient jusqu’à répéter en murmurant ce que disait l’un d’entre eux, éminent haut responsable : " On ne veut plus de ce Franco ".

Dernier sursaut, disais-je: on vit ainsi le congrès voter presque furtivement une résolution d’exclusion du PSD - lue délibérément par le représentant du parti dans ma ville natale - à l’encontre d’Achour, des démissionnaires (Chatti, Kooli, Belhadj Amor, Ennaceur, Bennour et de moi-même).Les congressistes se levèrent machinalement pour applaudir et entonner l’hymne national ; nous seuls, les anciens ministres incriminés restant ostensiblement assis.

Puis, à l’instigation des mêmes " personnages ", on voulut imposer Nouira en le faisant élire, par acclamations, secrétaire général du PSD. Deuxième faute, que le Président s’empressera de faire annuler. Ces deux " décisions "ne seront jamais publiées et ne furent annoncées qu’une seule fois à la radio. Il ne sera plus question d’exclusions et le secrétaire général du parti sera choisi après le congrès par Bourguiba lui-même. On avait pensé lui forcer la main avec l’élection directe du secrétaire général qui, dés lors, ne serait plus révocable que par un autre congrès.

Dés la fin de ces assises, le Président, bien vite, reçut Nouira pour lui

reprocher leur organisation " singulière ", et considérer qu’il " a été mal conseillé ".Il sanctionna les organisateurs du congrès et notamment Hédi Baccouche qui quittera la direction des affaires politiques au Premier ministère pour partir comme consul à Lyon. Il limoge Abdallah Farhat du gouvernement et du bureau politique, maintient Sayah comme directeur du PSD et confirme Hassan Belkhodja comme membre du bureau politique, bien qu’élu seulement sur la liste des suppléants.

On se souviendra de la première tentative d’OPA sur le parti : celle de Ben Salah en 1956, quand le congrès de l’UGTT avait demandé l’unité organique avec le Néo-Destour. On se rappellera aussi le congrès du parti (Monastir I en 1976), quand les " libéraux " tentèrent de faire élire le bureau politique directement par le congrès.

Dans les trois cas, en 1956, 1971 et 1979, ce ne devait être qu’un transfert furtif du pouvoir, mais toujours dans le même parti, dans le même système, alors que ces trois occasions auraient pu permettre - après une franche clarification avec Bourguiba, et dans le cadre d’un consensus de l’establishment politique avec toutes ses composantes - d’entamer puis de réussir une certaine démocratisation interne dans les différents rouages de la république et des organes socioprofessionnels.

En fait, l’exigence de démocratie dans toute sa plénitude, et ses corollaires- la primauté du droit, la liberté d’expression et d’association, le pluralisme- bien qu’universellement adoptés dans leurs principes n’étaient pas, à l’époque, dans les pays en voie de développement aussi contraignants que pendant cette dernière décennie.

 

(Page 244)

Gafsa

Quatre mois après le congrès, le 26 janvier 1980 (jour anniversaire du Jeudi noir), Gafsa, la ville minière du sud-ouest est investie par un groupe de Tunisiens armés venu de " l’étranger ".

Le lendemain, la ville se réveille sous un tir nourri d’armes automatiques . L’armée est chargée de réduire " l’insurrection ". Les agresseurs se feront connaître par un communiqué diffusé à Paris (AFP) : " L’armée de libération tunisienne intervient à ce second anniversaire du massacre sanglant perpétré par le régime tunisien le 26 janvier 1978. C’est le point de départ d’un mouvement qui aboutira finalement à la libération du pays de la dictature du parti (PSD) et de la domination néo-coloniale ".

Gafsa vivra en état de siège jusqu’au 3 février. Le 6, l’agence de presse TAP rapporte que " Larbi Akremi et Ezzedine Chérif qui ont été arrêtés ont convoyé les armes à Gafsa à partir de la Lybie ". L’un et l’autre avaient déjà été condamnés lors du complot de 1962. Et l’enquête révélera que trente des attaquants, venant de Tripoli, étaient arrivés à Alger via Beyrouth et Rome pour franchir ensuite la frontière algérienne aux abords de Tébessa. D’autres étaient arrivés à Tunis via Marseille et Rome. Tous avaient séjourné clandestinement à Gafsa pendant plusieurs jours. Ils devaient se proclamer " gouvernement révolutionnaire " et attendre, le cas échéant, des " secours extérieurs  " et le " ralliement " du reste du peuple.

A la demande du gouvernement tunisien, la France envoie le 28 janvier des avions de transport , des hélicoptères Puma et un groupe de conseillers militaires. Trois bateaux de guerre et leur escorte de cinq sous-marins étaient dépêchés depuis Toulon au large des côtes tuniso-libyennes. L’aide américaine, de son côté, se manifeste par l ’envoi de navires de guerre non loin du littoral tunisien et par la décision de livrer rapidement des hélicoptères et des engins de transport pour " renforcer la capacité défensive du pays ". Le Maroc envoit deux avions de transport et des hélicoptères.

Le Président qui, au moment de l’agression, se reposait à Nefta à près d’une centaine de kilomètres de Gafsa, ne change pas le programme de son séjour. Refusant de rentrer à Tunis et bravant tous les conseils de prudence, il arrive à Gafsa 48 heures après les événements et se fait acclamer dans les rues de la ville, debout dans sa voiture découverte aux côtés de son épouse.

Dés le 30 janvier, la Tunisie rompt ses relations diplomatiques avec la Libye et rappelle ses quatre cents coopérants.

Le 4 février, des manifestants libyens incendient l ’ambassade de France à Tripoli et le centre culturel français de Benghazi, deuxième ville libyenne, est attaqué. Le 5, la France rappelle son ambassadeur. Le 7, Tripoli accuse la Tunisie de " constituer un nouveau pont impérialiste en Afrique ".

Le chef de l’Etat algérien Chedli Benjedid déclare pour sa part que "   le gouvernement algérien suit avec préoccupation toute présence de forces étrangères à ses frontières ".

En avril, la Cour de sûreté de l’Etat condamnera la quarantaine des prévenus : 15 seront exécutés et 25 récolteront des peines de travaux forcés à perpétuité. Dix d’entre eux devaient être graciés, mais Arafat, le leader de l’OLP, de retour de la conférence du " refus " de Tripoli, intercéda maladroitement, provoquant la colère de Bourguiba qui refusa alors toute grâce.

La Tunisie, déjà bien fragilisée, est alors l’objet de nouvelles pressions. Au large de la Méditerranée, entre la Libye et Malte, sur un bateau radio-émetteur baptisé Radio-Gafsa, on choisit des speakers et speakerines tunisiens pour déverser des flots de calomnies, d’indiscrétions intimes, d’accusations plus ou moins fondées contre le régime et surtout contre Nouira personnellement - à qui l’on ne pardonnerait jamais l’échec de la fusion tuniso-libyenne. C’était abject et infâme. Les Tunisiens, dont certains se délectaient, étaient surtout scandalisés par les petits détails que fournissait cette radio clandestine sur les conditions de vie de certains hommes politiques tunisiens. Le Président, fidèle à son éthique traditionnelle, avait enjoint de ne pas répondre.

Reste que le système était encore une fois mis à l’épreuve. Le pays, qui restait fragile à l’intérieur, se révélait vulnérable à l’extérieur. Les événements de Ksar Hellal en octobre 1977, l’affrontement du Jeudi noir le 26 janvier 1978, la dérive du congrès de Tunis d’octobre 1979, enfin l’incursion à Gafsa le 26 JANVIER 1980, ne manquaient pas d’ébranler Bourguiba et de le convaincre de prendre seul et vite les décisions qui s’imposaient pour amorcer le tournant.

Le 15 février 1980, moins d’un mois depuis l’attaque de Gafsa, le chef du protocole me téléphone à Mahdia pour me demander d’accompagner à Nefta la délégation de la ville sicilienne de Mazara del Vallo, qui célébrait son jumelage avec ma ville natale. Je retrouvai une ambiance chaleureuse et je pus, comme par le passé, prendre connaissance des projets politiques de Bourguiba, qu’il avait pu élaborer loin de Tunis. Une seule préoccupation l’animait : reprendre tout en mains, mais sans toucher au système. Pour lui, seuls les hommes avaient failli. Me recevant, il me dit : " Voilà où nous en sommes, La Tunisie est devenue un trou! ". Je ne l’avais pas vu depuis près de deux ans, mais je ne l’ai jamais trouvé aussi serein face aux événements, aussi déterminé à reprendre les rênes du pouvoir et à défier ceux qui avaient cru pouvoir l’atteindre si près de son lieu de séjour.

Le dîner fut même détendu. Wassila , très à l’aise, sachant toujours susciter l’hilarité se permit même de railler l’origine sicilienne d’El Mezri, le marabout de Monastir, dont la délégation de Mazara insistait pour s’approprier le nom. A la fin du dîner, sans aucune allusion au passé, Bourguiba m’apprit que je revenais aux responsabilités : "  Tu iras d’abord à Bonn. Guiga prendra l’intérieur ". Le projet s’ébruita rapidement, la Tunisie ayant toujours été dominée, selon les romains, par " les odeurs, les humeurs de Carthage 

Mais les protagonistes du Jeudi noir étaient encore là et la nouvelle les éberlua, bien qu’ils connussent bien Bourguiba, lequel revenait toujours à la charge, même s’il paraissait se résigner pendant quelque temps. On décida de réagir et le Premier ministre, accompagné de Bourguiba junior, devait prendre un avion spécial pour Nefta afin de faire revenir le Président sur ces nominations.

Le destin voulut que la veille, à Tunis, le 25 février, tard dans la nuit, Nouira eut une attaque cérébrale. Les médecins  décidèrent aussitôt son transfert vers un hôpital parisien. A midi, l’avion d’Assistance-Europe arriva, mais Bourguiba fit différer le départ jusqu’à son retour de Nefta vers 15 heures. Il voulait se rendre compte " de visu " de l’état de santé du Premier ministre et savoir s’il pouvait encore compter sur lui. Instruit par les médecins, il déclara confiant : " Il guérira ".

Le chef de l’Etat prit lui-même la responsabilité de diriger le gouvernement , mais après quelques jours, submergé, il décida de nommer un " coordinateur " en attendant le retour de Nouira. Il choisit d’abord Mohamed Sayah et le convoqua, le 1er mars, de bon matin, sans que nul ne le sût, sauf bien sûr, Wassila qui savait tout, étant branché en permanence sur les conversations téléphoniques. Au petit déjeuner , n’acceptant pas que Sayah, le bourguibiste fidèle, se soit fourvoyé avec les " faucons " du Jeudi noir, elle arriva à faire changer d’avis le Président : "  Sayah est trop jeune, Mohamed Mzali est monastirien et le période sera courte puisque Nouira va revenir ". Bourguiba convoqua alors Mzali et reçut les deux prétendants en même temps ; il les informa de sa première intention de nommer Sayah et de sa décision finale de choisir Mzali, tout en leur précisant qu’il ne s’agissait que d’une " coordination provisoire ", Nouira revenant bientôt pour reprendre la direction du gouvernement.

Entre-temps, Driss Guiga revint comme ministre de l’intérieur, et je le remplaçai à Bonn comme ambassadeur, en mars 1980. Je n’y restai que neuf mois, mais ce court séjour en Allemagne me fut facilité par les ministres des Affaires étrangères, Hans Dietrich Genscher, et de l’intérieur, Werner Mayhoffer, qui avaient effectué auparavant des visites officielles dans notre pays, et avec lesquels j’avais eu l’occasion d’approfondir "les conditions de la modernisation de la Tunisie ". 

. Bourguiba - qui avait refusé, en 1965, de suivre les pays arabes dans leur rupture diplomatique avec l’Allemagne fédérale - jouissait d’un grand prestige et le Tunisie bénéficiait d’un traitement particulier, surtout sur le plan économique. Par ailleurs, le PSD, qui n’avait jusqu’alors de relation qu’avec le SPD (Parti social démocrate), élargit ses contacts. Pour la première fois, j’accompagnai à Berlin le directeur du parti, Mongi Kooli, au congrès de la CDU (Parti chrétien démocrate), en 1980, qui élit Helmut Kohl avec lequel nous eûmes alors un important entretien. De même, et pour la première fois aussi, je représentai le PSD à Fribourg, au congrès du Parti libéral que présidait le ministre Genscher. Une coopération s’en suivit depuis avec divers fondations et instituts allemands. Le séjour en Allemagne sera court mais inoubliable ; j’avais pu apprécier le haut degré de civisme, le fort niveau de modernité, la grande maturité politique à tous les échelons et dans tous les domaines des citoyens allemands dont j’avais mesuré l’humilité quant au passé, mais aussi leur conviction - déjà en 1980 - que le système communiste serait de plus en plus fragilisé et que l’unification de l’Allemagne serait inéluctable.

 

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(Page 248)

Le pluralisme

Le 24 avril 1980, après avoir acquis la conviction de l’empêchement définitif de Nouira, Bourguiba nomma Mzali Premier ministre. Mais celui-ci n’ayant jamais occupé de poste de souveraineté, on conseilla au Président de l’épauler par quelques vétérans. En vérité, on voulait tenir une ancienne promesse de réintégrer dans le gouvernement certains anciens ministres qui avaient fait leurs " preuves " lors de l’implosion, en 1979, du Mouvement des démocrates socialistes (MSD), présidé alors par Ahmed Mestiri. L’idée de mon retour au gouvernement, que le Président recherchait, fournit pour cela une excellente couverture. Ainsi fus-je nommé, en décembre 1980, ministre de l’Information, tandis que Béji Caïd Sebsi devint ministre délégué auprès du premier ministre. Le Président écourtait ainsi mon " transit " après le Jeudi noir pour me faire revenir encore une fois à des responsabilités nationales.

Plusieurs transactions avaient précédé ce remaniement . J’appris même que, juste avant la publication du communiqué officiel, Bourguiba, recevant Ahmed Bennour, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, lui confiait qu’il " tenait plutôt à me nommer à la Défense et qu’il le ferait en juin prochain ". Par ailleurs, Jeune Afrique(10 décembre 1980) révélait qu’on avait pensé "  instituer une commission spéciale pour préparer le congrès du parti dont on confierait la présidence à Tahar Belkhodja ".

Bref, j’atterris, le 3 décembre, au ministère de l’Information. Rien de particulier ne m’y destinait, mais je connaissais assez Bourguiba pour présumer de ses intentions. Il avait décidé d’ailleurs dés avril de réintégrer au parti et au gouvernement presque tous mes camarades démissionnaires de décembre 1977 : Lasram reprit le ministère de l’Economie; Ennaceur revint aux Affaires sociales ; Belhadj Amor à l’Habitat ; et Kooli à la direction du parti. En même temps, Bourguiba nous coopta au comité central : Moalla, Ennaceur et moi-même.

Nonobstant toutes ces péripéties, nous revenions donc aux hautes responsabilités, dans une ambiance de détente et avec le désir sincère de tourner la page du Jeudi noir pour entreprendre la rénovation du système. Les rencontres entre les uns et les autres, selon les affinités, étaient nombreuses : il fallait sortir de l’ornière et imaginer le renouveau. Moalla, Hamed Karoui et moi-même, formions équipe et nous nous concertions longuement quant au devenir du pays et à la transformation nécessaire des institutions. Sur notre proposition, parallèlement au bureau politique, nous tenions des réunions informelles, bien restreintes au début, groupant finalement le Premier ministre Mzali, l’incontournable Zargayoun, ainsi que Caïd Sebsi, Moalla, Karoui, Sadok Ben Jomaa, Kooli, Lasram, Guiga, Mezri Chkir et moi-même. On se retrouvait pour dîner une fois par semaine, chez l’un de nous et à tour de rôle, pour discuter des moyens de concrétiser le changement , ou du moins, imaginer l’évolution du système.

Nous convînmes , en tout premier lieu, de la convocation d’un congrès extraordinaire du PSD, au cours duquel Bourguiba annoncerait solennellement le pluralisme. Nous avions même rédigé le texte à inclure dans son discours que préparait son ancien directeur de cabinet Chedli Klibi. Mais Mzali , confirmant ses réticences premières et redoutant que cela n’affecte sa position de dauphin automatique, revint nous dire qu’on ne pouvait contraindre ainsi Bourguiba, et que Klibi nous demandait d’en parler au préalable au Président. Sans baisser les bras, nous proposons alors de désigner une délégation. Contraint, Mzali consent à présenter le texte à Bourguiba qui le fait sien , sachant toujours appréhender l’essentiel, pour peu qu’on sût lui expliquer qu’il n’y avait pas de risque pour les structures de l’Etat, et aucune crainte de bouleversement brutal de son système.

Le Xième congrès du PSD se tint le 10 avril 1981 et eut son moment fort lors de la proclamation historique de Bourguiba en faveur du pluralisme : " Le degré de maturité atteint par le peuple tunisien, les aspirations des jeunes et l’intérêt qu’il y a faire participer tous les tunisiens, quelles que soient leurs opinions à l’intérieur ou à l’extérieur du parti dans la prise de décision, nous invitent à dire que nous ne voyons pas d’objections à ce que des organisations nationales politiques ou sociales voient le jour ". Les congressistes se levèrent alors comme un seul homme, applaudirent longuement et frénétiquement avant d’entonner l’hymne de l’Indépendance. Bien que ministre de l’Information, je n’étais pas le porte-parole du congrès, Mazli ayant fait acclamer sans élection les noms des membres du bureau. Parallèlement, au congrès même, je n’en tins pas moins à entretenir régulièrement nos journalistes tunisiens et les nombreux envoyés spéciaux étrangers de notre conviction de réussir le pari de Bourguiba d’instaurer le pluralisme et d’engager la démocratisation de nos institutions. A l’issue du congrès, élu au comité central, je serai intégré par Bourguiba au bureau politique.

Le 31 mai 1981, je déclarai à la Revue du Liban : " L’homme fort en Tunisie, c’est la constitution ". Plus explicitement, en juillet, je précisais à El Hawadeth paraissant à Londres : " La reconnaissance du pluralisme est acquise, mais maintenant, il faudrait clarifier la formule juridique afin qu’elle s’applique aussi bien au parti au pouvoir qu’aux autres formations. Il y a encore des nuances au gouvernement concernant l’institution d’un véritable pluralisme et aussi le délicat problème de la séparation de l’Etat et des partis. Il faut préciser les responsabilités et l’action des uns et des autres (...). Mes anciennes déclarations à ce sujet ont heurté certains de mes collègues, mais je ne suis pas un fonctionnaire au gouvernement. Je réaffirme que si notre expérience réussit, elle sera bénéfique pour le régime et un bon exemple pour les pays arabes. "

L’Assemblée nationale siégeait depuis 1979, pour un mandat de cinq ans. Il fallait donc monter tout un stratagème législatif pour organiser des élections anticipées qui n’étaient pas prévues par la constitution. Comme les députés appartenaient tous au parti, nous réussimes à obtenir, non sans difficultés, leur démission individuelle. Puis la Chambre des députés vota un amendement constitutionnel le 6 juin 1981, suivi par une deuxième lecture le 9 septembre fixant les élections au plus tard le 31 décembre.

Nous devions résoudre aussi le problème de la participation de l’UGTT. Depuis 1955, dès l’Assemblée constituante, conformément au principe sacro-saint de " l’union nationale ", le parti et les organisations socioprofessionnelles se présentaient sur une liste unique sous le sceau du " Front national ". Mais la confrontation du 26 janvier 1978 avait consacré la rupture, et l’UGTT ne pouvait plus accepter de coalition avec le PSD. A son congrès extraordinaire, à Gafsa, le 29 avril 1981, les " pestiférés " d’hier furent réinstallés à la direction du syndicat, et Taieb Baccouche, élu secrétaire général, déclara d’emblée : "   La démocratisation de la vie politique est liée à la démocratisation économique et sociale ". La motion générale affirma en outre : " L’UGTT, innocente de toute responsabilité dans les événements du 26 janvier, revendique la proclamation d’une amnistie pour tous les syndicalistes sans exclusive afin d’effacer les traces de l’injustice qu’ils ont subie ".

Dans un discours destourien au Kram, le 20 juin 1981, je déclarai pour ma part :

" Le peuple tunisien ne mérite ni la coercition, ni l’oppression et il a prouvé qu’il ne peut les supporter. Nous devons rétablir la confiance et resserrer les rangs sans comptabiliser les fautes, sans remuer les plaies du passé ".

L’atmosphère était donc à la détente : nous voulions tous oublier ce passé récent et douloureux; et le parti, ne revendiquant plus de prééminence, venait d’être confié à Kooli, un des anciens ministres démissionnaires du gouvernement Nouira.

Nous fûmes alors chargés par le bureau politique, Guiga, Kooli et moi-même, de mener les négociations avec l’UGTT. Nous choisîmes à bon escient la villa " Dar Maghrébia " à Carthage. L’équation consistait à faire participer l’organisation syndicale aux élections sur une liste commune avec le parti, tout en trouvant une formule pour ne pas entacher son indépendance. Plusieurs jours et plusieurs nuits de négociations ardues furent nécessaires pour aboutir à la constitution d’un " Front patriotique pour les élections législatives ". La Commission administrative de l’UGTT approuvera difficilement l’accord en soulignant que " l’alliance est purement électorale et ne s’opposera pas à ce que ses membres s’inscrivent sur des listes de l’opposition ". Le dénouement fut surtout facilité par une heureuse communication avec Taieb Baccouche et Abdelaziz Bouraoui, de par le souvenir des vicissitudes que nous avions subies dans le passé, les uns et les autres, après le Jeudi noir.

La répartition des sièges fut ardue, mais finalement un compromis fut trouvé : 27 participants pour l’UGTT, 109 candidats pour le PSD et les autres organisations nationales. Tout cet échafaudage faillit pourtant capoter. Le Président, circonvenu encore une fois par le dernier carré des " faucons ", ne voulait pas accepter autant de candidats syndicalistes. Il fallut que le directeur du parti, au cours d’une audience difficile, arrive à le convaincre de la gravité de la situation et le dérider en lui démontrant que sur les 27 de l’UGTT, 12 au moins étaient à la fois syndicalistes et proches ou membres du PSD.

L’opposition fit preuve aussi de tact et de compréhension. Nous décidâmes l’octroi d’une autorisation provisoire permettant à ces différentes formations de se présenter aux élections; celles qui obtiendraient plus de 5 % des suffrages exprimés seraient alors confirmées.

La deuxième étape consista à crédibiliser nos intentions par l’organisation, du 10 au 29 octobre, d’une campagne électorale transparente, une première pour la Tunisie depuis son indépendance. Les modalités de la répartition des temps d’antenne à la radio et la télévision furent fixées dans la plus totale équité, en fonction des résultats du tirage au sort effectué au ministère de l’Information en présence des représentations des formations politiques, comme de la presse nationale et internationale. Ainsi le Parti communiste devait passer à la télévision le premier avant le Front national. Le temps de parole serait équilibré dans le respect le plus strict du code électoral - libéral dans le texte mais jamais appliqué auparavant. La mise au point de la campagne à la radio-télévision sera tout entière l’oeuvre de mon cabinet, malgré les résistances de certains responsables, scandalisés par le fait que l’administration se comporte d’une façon aussi neutre.

A l’étranger, les médias ne se priveront pas de témoigner. Le Monde du 29 octobre écrivait : " La vie politique tunisienne aura connu durant ces deux semaines de campagne électorale une intensité jusque là inconnue. Pour la première fois, les courants de pensée auront pu se manifester au grand jour. La démocratie aura assurément franchi un pas important... "

François Poli observera de même : " Les représentants de l’opposition se montrent effectivement à la radio et à la télévision. Ils disent des choses dont le centième les aurait menés en prison deux ans plus tôt " ( Jeune Afrique du 18 novembre)

Au fur et à mesure que la campagne électorale progressait, il se révéla très vite que la population éprouvait de l’engouement pour les opposants. Les interventions de Mestiri étaient percutantes et soulevaient les véritables problèmes économiques du pays. Notre Premier ministre, Mzali, se targuait, lui, des performances de " son " bilan dans toutes ses allocutions.

La crispation devint vite évidente devant le risque de voir basculer l’opinion vers l’opposition. Les listes du Parti communiste étaient conduites notamment par son secrétaire général, Mohamed Harmel à la Marsa, et par le vétéran Mohamed Ennafa à Gafsa. Le MUP était notamment représenté à Sousse par son président, Mohamed Bel Haj Amor. Pour le MSD, Dali Jazi est à Nabeul, mais ce sont surtout les deux listes concurrentes de la capitale qui créaient " l’événement  ". Ahmed Mestiri, président du MSD en conduisait une composée d’hommes de bonne réputation comme maître Hila et docteur Hachmi Ayari... Le premier incident fut celui des pressions exercées à l’encontre de maître Hila pour l’amener à renoncer à la dernière minute à sa candidature et faire ainsi invalider la liste de Mestiri. Mais la manoeuvre échoua, dans la mesure où il se retira à temps et put être remplacé in extremis par un autre candidat qui permit à la liste de se maintenir. En face, la liste du Front national était conduite par un autre Tunisois, Beji Caïd Essebsi, de retour au PSD après sa dissidence du MSD.

Paniqués devant la perspective de voir Mestiri et ses amis l’emporter haut la main devant Caïd Sebsi, on s’employa, surtout au palais, à raviver l’hostilité de Bourguiba à l’égard de Mestiri qui semblait mieux représenter la capitale, où les figures historiques, comme Mongi Slim et Taïeb Mehiri, avaient disparu. Au fur et à mesure que la campagne électorale progressait, la popularité de la liste du PSD s’effondrait. L ’inquiétude s’installa provoquant un tournant brutal qui allait compromettre toute la construction démocratique. Les événements vont dès lors se précipiter. Le ministre de l’Intérieur s’entretient avec le chef de l’Etat, puis se rend immédiatement à Monastir où le Premier ministre faisait sa campagne. La décision est aussitôt prise de revenir à la tradition : la victoire absolue du PSD.

La veille du scrutin, des escarmouches sont provoquées tandis que le jour du vote, les militants du PSD s’affrontent aux observateurs de l’opposition. La police n’intervient que mollement. Devant la multiplication des bavures, l’opposition commet l’erreur de retirer volontairement dès midi ses observateurs de certains des 12000 bureaux de vote. Les responsables locaux entrent alors en action, et les " opérations de vote " reprendront comme d’antan.

En fait, les dés étaient déjà jetés bien avant le scrutin, en faveur du parti au pouvoir. Les listes électorales étaient en effet établies - et non actualisées - par les municipalités, totalement contrôlées par le PSD. La campagne d’information et de sensibilisation pour l’inscription sur les listes électorales et leur révisions avait été bien timide. Dans les pays démocratiques comme la France, le contrôle est opéré souvent au moyen du fichier électoral de l’Institut national des statistiques (INS) : l’inscription des électeurs s’effectue d’office, au fur et à mesure qu’ils remplissent les conditions d’âge. En Tunisie, les listes électorales étaient incomplètes ou périmées, mais finalement les bordereaux attestaient le vote massif de tous les inscrits.

Dès lors, avec un taux de participation de 85 % de votants, les résultats proclamés le 2 novembre donnèrent au Front national 94,6 %, le MSD n’obtenant que 3,2 %, le MUP 0,8 % et le PCT 0,7 %.

L’opposition dénonça avec véhémence la fraude électorale. Le ministre de l’Intérieur répondit que si des bavures avaient pu avoir lieu, elles ne faussaient pas le sens de scrutin. Les plaignants se tournèrent vers l’Assemblée nationale qui, dès l’ouverture de la première session le 9 novembre, rejeta les recours de l’opposition et valida les résultats déclarant : " Les recours de l’opposition étaient parvenues à l’Assemblée nationale après la réunion de la commission de vérification des mandats ". Le Premier ministre Mzali Déclara: " Sur le plan arithmétique, pas un seul opposant ne méritait d’être élu. Pas un seul ne peut prétendre avoir obtenu assez de voix pour être élu ". ...Pourtant, " jamais fraude ne fut aussi systématique et grossière " , constataient près de 50 journalistes internationaux invités par le ministère de l’Information pour témoigner sur ce qui devait être, au départ, une grande manifestation démocratique.

Trois jours après le scrutin, le bureau politique du parti se réunit : le ministre de l’Intérieur est interpellé expressément sur les résultats, notamment par Moalla, quelques camarades et moi-même. Il se refuse à tout commentaire se contentant de répéter : " j’ai fait mon, compte rendu au Président ". Il ne consent même pas à nous livrer la moindre information sur les résultats réels du scrutin, notamment à Tunis-Capitale, Medenine, Jendouba ou à Kasserine où leur proclamation s’était faite avec beaucoup de retard et où différentes sources nous apprirent l’effondrement du parti. Je demandai en vain qu’on nous informe au moins sur nos faiblesses dans certaines régions pour adapter notre action. Rien n’y fit.

Mzali écrira plus tard en 1988, dans sa " Lettre ouverte à Bourguiba " : " En 1981, Guigua m’avait confié que le Président avait ordonné une victoire totale des listes du PSD; un commando s’était même rendu, la nuit du dépouillement du scrutin, au siège du gouvernorat de Tunis, pour y trafiquer les résultats... ". Mazli le savait donc ! et ne le révélait publiquement qu’à partir de Paris. Nous le savions aussi, mais par ouï-dire : nous avions suivi de près les excès de zèle du gouverneur de Tunis soutenu par l’entourage du Président, mais personne n’osait le confirmer précisément.

Ces élections furent un scandale pour l’opinion nationale et internationale : " Le pluralisme se pratique en solitaire. Le pouvoir danse sans cavalière ", titrait L’EXPRESS (6 novembre 1981).

" Après le grand espoir, c’est la surprise et le désarroi (...) Que les manipulateurs du scrutin aient pu agir avec une telle désinvolture dépasse l’entendement, (puis avec humour), le scrutin, disent les Tunisiens, a été comme le henné : vous mettez la poudre sur la peau, c ’est vert, vous l’ôtez, c’est rouge ", écrira Jeune Afrique (18 novembre). (Le vert était la couleur des bulletins de vote en faveur du MSD, le rouge celui des bulletins du PSD).

A la manière du " J’accuse " d’Emile Zola, (a propos de l’affaire Dreyfus, en France au début du siècle), l’Avenir, organe en langue française du MSD, écrira a la une et sous la signature de Mestiri : " J’accuse le ministre de l’Intérieur, les gouverneurs et les délégués d ’avoir falsifié les résultats du scrutin. Les résultats officiels proclamés ne sont pas conformes au choix du peuple. La loi a été bafouée ".

Mohamed Harmel - un bon camarade de collège - leader du Parti communiste, déclarera : " les résultats sont ridicules, c’est un coup porté au prestige de notre pays ".

Le ministre de l’intérieur répond, dans le journal Essabah que " ces accusations(...) constituent une tentative claire de semer le doute à propos de notre marche démocratique et de semer aussi la division au sein des membres du gouvernement ".

Pour ma part, je déclare au même quotidien : " La victoire du PSD est une victoire à la Pyrrhus, puisque des composantes politiques de la société ne sont pas représentées au parlement qui, par définition, est le lieu de rencontre des acteurs politiques dans tout système démocratique. La question qui se pose est de savoir si nous allons continuer à consolider cet Etat, en faisant évoluer rapidement ses structures et les adapter à la nouvelle situation que connaît le pays? "

Ainsi, comme en 1970, une belle parenthèse était fermée; le système s ’était entrouvert un laps de temps pour se replier rapidement sur lui-même. Avec quelques camarades politiques et notamment Moalla et Karoui, nous étions bien déconcertés. Nous aurions dû alors nous déterminer et prendre la décision de démissionner . Je me bornai à déclarer à un journal saoudien : " La démarche démocratique est difficile, mais il n’y a rien de définitivement perdu... L ’évolution des hommes et des mentalités imposera bien un jour les changements nécessaires " (Okadh du 21 juin 1982).

 

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LE PRINTEMPS DE L’INFORMATION

 

Cette première tentative du pluralisme politique avait été soutenue par une profonde action de libéralisation du secteur de la communication.

A peine nommé ministre de l’Information, en décembre 1980, je m’étais entouré d’une équipe d’hommes ayant un haut sens de l’Etat, libéraux et éprouvés. Mon directeur de cabinet, Monji Ben Othman, estimé pour son honnêteté intellectuelle, était un " perspectiviste " (mouvement que le gouvernement et le parti avait pourchassé en 1968). Nous nous attachâmes aussitôt à restructurer le secteur, à ouvrir les médias publics aux courants d’opinion, à inciter les journalistes à être plus libres et à faire prévaloir les normes de la profession. Il s’agissait de mettre l’information publique au service du développement et de préparer le pays à l’ère de l’explosion des frontières avec l’avènement de la télévision par satellites.

En effet, l’évolution du pays avait fait naître une certaine avidité pour le savoir, on se trouvait en présence d’une forte pression de " l’opinion " qui manifestait de plus en plus une exigence de transparence, souhaitant vivement une information plurielle et rapide.

Il fallait adapter la Tunisie à la révolution médiatique qui était fulgurante : effectivement, on assistait à l’éclosion d’une nouvelle " démocratie d’opinion ", et qui se présentait de plus en plus comme un contre pouvoir ou du moins comme un quatrième pouvoir équilibrant les trois autres et les complétant. Nous savions que le siècle prochain serait dominé par le numérique, les réseaux intercontinentaux de diffusion, la télévision interactive et par les autoroutes de l’information. Nous convenions à l’échelle de la plupart des responsables que nous ne pouvions indéfiniment juguler les médias mondiaux; cependant, certains croyaient préserver encore l’étanchéité du pays, sinon indéfiniment, du moins pour une longue période. On craignait en outre que la communication directe, nationale ou étrangère, ne finisse par dévaloriser la représentation politique et sociale et ternir l’information locale et officielle.

C "est pourquoi nos tentatives de libéralisation effective des médias au cours de ce " printemps " ont été très souvent bloquées. Toutefois, nous avons pu organiser une première dans l’histoire de notre télévision, jusque là hermétiquement fermée aux opinions non orthodoxes. Mohamed Moada, de l’opposition, représentant le MSD, put, en janvier 1981, en direct sur le petit écran et, sacrilège pour certains, critiquer vigoureusement la politique gouvernementale : le tabou était levé, les figures de l’opposition devenaient familières à la radio et a la télévision.

Le conseil national, créé en 1973 à la demande de l ’ UNESCO (Organisation des Nations Unies pour la culture) mais qui ne s’était pas réuni depuis plusieurs années, a été réactivé pour servir de cadre légal à un forum où toutes les tendances purent s’exprimer afin de définir une politique pluraliste de l’information, la révision du code de la presse a été projetée, tandis que les journalistes étaient invités à élaborer en corrélation avec le ministère leur code de déontologie.

A l’ouverture du premier forum de ce conseil, le 10 mars 1981, j’annonçai la couleur :

" L’information en Tunisie est appelée à considérer le citoyen comme majeur et responsable, capable de recevoir toutes les vérités et d’interférer avec les données nationales, qu’elles soient positives ou négatives (...) Désormais, il ne faut plus faire de distinction entre les citoyens. Ils sont tous des patriotes, quelles que soient leurs tendances politiques ".

Les débats à l’Assemblée nationale, en décembre 1981, me donnèrent l’occasion de proclamer devant les députés notre politique en la matière :

" Il s’agit de passer d’un état de fermeture à celui de l’ouverture, de façon que le Tunisien sente qu’il vit vraiment dans une atmosphère démocratique, dispose d’une liberté de choix et du droit de lire et d’exprimer ce qu’il veut ".D’ailleurs, les députés, ainsi que tous les responsables au gouvernement et au bureau politique recevaient pour la première fois un bulletin confidentiel hebdomadaire où le ministère rapportait toutes les nouvelles nationales et internationales non diffusées à Tunis. L’impact fut extraordinaire, et d’autant plus ressenti que le bulletin fut supprimé dés mon départ du ministère.

Durant les rencontres dites de Sidi Dhrif, du nom de l’hôtel où elles eurent lieu en 1982, je déclarai l’agence TAP "nationale et non gouvernementale ". C’est au cours de ces rencontres ouvertes que nous décidâmes ensemble, ministre et journalistes, de réduire à un maximum de trente minutes la durée du journal télévisé, qui jusque là ronronnait pendant environ une heure. Les informations étaient désormais centrées sur les événements et non plus sur les personnes, aussi hauts placées fussent-elles.

Je répéterai inlassablement et publiquement des propos similaires à toutes les occasions : " La télévision doit être un instrument pour asseoir la démocratie (...) en tant qu’instrument d’information et de critique (...)Nous avons besoin d’une télévision nationale et non pas d’une télévision du pouvoir pour la propagande et les objectifs narcissiques "(Le temps du 28 mai 1982).

Déjà, j ’avais enfoncé le clou à Monastir le 24 juin 1981 : " Le correspondant régional doit se dégager du stade primaire de l’enregistrement et de la description sommaire de l’événement pour le décortiquer, l’analyser, le revivifier ; que cesse la presse des communiqués et qu’on entame le direct, les enquêtes, les reportages et les tables

rondes régionales qui assureront le " feed-back " et favoriseront la maturation du débat. En Occident, la presse est contre-pouvoir ; chez nous, elle peut rester encore un pouvoir de conciliation dans la mesure où elle est crédible, recherchée et convaincante ". C’était peut-être trop demander que de prôner la liberté à des journalistes jusque là fonctionnaires à qui l’on avait enseigné, durant un quart de siècle, à faire taire leur esprit critique, pour être les chantres du parti et du système.

L’association des journalistes tunisiens (AJT), bien que dominée par des contestataires, retrouva son statut et fut associée aux instances de réflexion.

Déjà, le 5 mars 1977, recevant leur comité directeur, j’avais déclaré témérairement : " Après vingt ans d’indépendance, il est nécessaire d’accorder au journaliste la liberté de travail, et qu’il y ait chez nous une presse libre. Nous n’avons pas besoin d’une presse qui n’a aucune influence sur l’opinion publique ". Et j’avais soulevé bien des controverses quand, présidant le congrès de la cellule de la presse du parti, le 8 mai 1977, j’avais précisé : " Notre presse est incolore, inodore et sans saveur (...)Son contenu à travers tous les journaux est identique parce qu’on reproduit, in extenso, les dépêches de l’agence TAP sans prendre aucunement la peine de faire un quelconque commentaire ou du moins une approche propre aux événements. Nos journalistes travaillent dans l’anonymat. Pourquoi sont-ils à la traîne alors qu’ils doivent être à l’avant-garde? ".

On sait que la dictature de la parole unique et de l’image unique est bien plus désastreuse que celle du parti unique sur le comportement du citoyen, qui devient encore plus passif, donc plus docile, mais combien imprévisible. Beaucoup de tunisiens - plutôt craintifs- répéteront alors "  qu’ils ne font pas de politique "   : C’est faux. La politique s’occupe d’eux ; nous sommes tous conduits à en faire implicitement à chaque pas et dans toutes les circonstances pour survivre et pour comprendre. La politique est liée au passé, retentit sur le présent et engage l’avenir.

Par ailleurs, pour changer les vieux réflexes de tels journalistes et susciter un nouvel esprit professionnel, nous créâmes alors, avec le concours de la fondation allemande Friedrich Nauman, le Centre africain de perfectionnement des journalistes (CAPJC). L’objectif était de permettre aux journalistes du continent de se débarrasser du " moule " du parti unique.

Le 27 avril 1981, nous organisâmes un séminaire sur " l’information et le développement " conjointement avec le ministère du Plan et la Banque mondiale, ce qui était une première fois pour cette institution internationale, représentée par Jean Bart, directeur des projets. Le séminaire fit valoir les trois grandes fonctions des mass-médias : l’information, la communication et l’éducation, qui aideront le citoyen à saisir l’impact des facteurs économiques et sociaux sur le développement, et de là, sur tout progrès politique.

En juin, les ministres arabes de l’Information se réunirent à Tunis pour coordonner leur activité en faveur de la cause palestinienne.

En 1982, j’entrepris, à l’invitation de mes homologues, un périple dans les pays arabes où j’ai pu mesurer l’attrait de la Tunisie. J’ai pu notamment apprécier la pondération de l’Emir au Koweit : Cheikh Jaber Ahmad Sabah ;et à Oman, je fus séduit par la vision futuriste du Sultan Quabous Al Saïd.

Dans ces deux pays, j’ai pu communiquer utilement avec mes deux homologues :Abdelaziz Rawas à Oman, et Naceur Ahmad Sabah au Koweit, qui se distinguaient par leur réalisme et leur perspicacité.

A Tunis, Léo Hamon, ancien porte-parole de l’Elysée, présida un débat à l’Hôtel Africa sur " la corrélation entre le développement, l’information et la démocratie ", dialogua avec nos journalistes sur la distinction entre la démocratie réelle et la démocratie fictive et s’étendit sur la complémentarité de la démocratie sociale et la démocratie politique. Autant de sujets fondamentaux qui conditionnent tout progrès politique.

Dans cette ambiance libérale, la mesure la plus spectaculaire fut la suppression de la censure et du contrôle excessif exercé sur les journaux étrangers : ces média qui contribuaient grandement à la culture de notre élite aussi bien politique que culturelle ou économique. C’est ainsi que le journal Le Monde, par exemple, fut désormais distribué immanquablement le jour même de sa parution à Paris et cela, dés son arrivée à l’aéroport. Des dizaines de journaux et de revues, jusque là interdits ou plus ou moins " retenus ", s’étalèrent tout à coup à la devanture des kiosques. Quelques mois plus tard, j’engageai l’agence de presse Reuter à reprendre son indépendance et à fournir ses services spécialisés directement aux organismes financiers et économiques tunisiens : en premier lieu à la Banque centrale, où ces informations en temps réel se traduisent en millions de dinars sur les marchés financiers et sur les matières premières dans le monde. Mes tentatives similaires concernant l’AFP et les autres agences étrangères se trouvèrent stoppées, elles restaient contrôlées, et leurs dépêches distillées exclusivement par la TAP.

Dans le même esprit, on voulait continuer à ignorer en Tunisie la pratique des sondages alors qu’elle était depuis longtemps familière aux pays développés.

Cependant, le bureau d’études du ministère de l’Information entreprit pour la première fois grâce à la méthode de la Société française d’étude et de sondage (sofres), une étude exhaustive de l’écoute de notre télévision et de nos radios du 11 mai au 27 JUIN 1982. Son rapport de 72 pages, après enquête auprès de 2 000 personnes, nous indiqua que durant cette période, 85% des Tunisiens possédaient la télévision, 80% souhaitaient une deuxième chaîne en langue arabe, 65% étaient favorables au relais d’une chaîne française, et un pourcentage égal dans la capitale tenait à conserver le chaîne italienne. Enfin, 85% des citoyens n’étaient pas satisfaits de nos bulletins d’information, et 55% avaient donc recours à d’autres sources extèrieures. Ce rapport était édifiant. Nous en fîmes une large distribution auprès des hauts responsables et des députés. Je le soumis au bureau politique qui m’écouta sans commentaires. Le même sort fut réservé au sondage sur la diffusion et l’impact des journaux tunisiens. En effet, une enquête menée par mon ministère nous apprit que les ventes réelles de la presse du PSD dans les kiosques ne dépassaient pas les 1 5OO exemplaires par jour pour le quotidien L’Action , et 2 500 pour Al Amal en langue arabe. Dans le gouvernorat de Siliana ( de 100 000 habitants), un seul exemplaire de L’Action était acheté en kiosque.

La création de la chaîne de télévision en langue française fut décidée par Bourguiba, conformément à sa volonté d’ouvrir l’esprit des Tunisiens à la modernité en freinant du même coup l’obscurantisme. Le projet, déjà lancé le 16 janvier 1970 lors d’une réunion de la commission mixte avait été retardé en raison de l’hostilité des soi-disant tenants de " l’authenticité ". L’idée d’introduire Antenne 2 en Tunisie avait été discutée lors de le visite du président français Valery Giscard d’Estaing en 1973. Elle fut ensuite reprise lors des visites des Premiers ministres sui se succédèrent , Raymond Barre puis Pierre Mauroy. Mais le projet reprenait sa place dans les tiroirs aussitôt après, malgré la promesse de la France d’en financer le coût. Devant ces retards, Bourguiba m’appela pour me dire qu’il avait demandé à l’ambassadeur de France, Pierre Hunt, de faire aboutir le projet, et qu’il venait de " tancer " le Premier ministre Mzali : lequel, en réaction, obtiendra le départ de Hunt en le demandant expressément à Mauroy lors de sa visite officielle en Tunisie, contrairement à tous les usages. Nous brûlerons les étapes avec le nouvel ambassadeur Gilbert Péril, et surtout son premier collaborateur, Yves Doctrinaux : ce qui nous permit de finaliser rapidement le projet. L’inauguration de la chaîne française en 1982, se fera en présence de Georges Fillioud, ministre français de la communication, venu spécialement à cet effet;

J’entrepris le même démarche pour généraliser la diffusion sur tout le territoire tunisien de la chaîne italienne, la RAI, qui avait été accueillie provisoirement pour les Jeux méditerranéens de 1967 à Tunis. L’Italie, à cette occasion, avait installé un relais à Jebel Boukornine, qui fonctionnait uniquement pour la région de Tunis. Au nom de l’égalité de la culture pour tous nos concitoyens et avec l’approbation enthousiaste du Président, je conclus rapidement l’accord avec l’Italie pour l’établissement- et sous sa responsabilité financière - de plusieurs relais dans le pays, la chaîne italienne devenant ainsi à la portée de tous nos compatriotes.

[Bourguiba, pressentant mieux que nous tous la révolution médiatique, avait déjà déclaré le 29 juin 1972: " Dans un monde où les idées circulent à la vitesse de l’éclair et les hommes à la vitesse du son, la diffusion des moyens d’expression par voie de presse, radio et télévision donne à toutes les langues les mêmes chances d’être entendues. Leur rayonnement, leur influence ne dépendent que de la qualité de leur message ".]

Tout compte fait, ce " printemps de l’information " a constitué une expérience extraordinaire, mais elle n'a duré qu’un temps, souffrant de ne pouvoir s’insérer dans une politique générale du gouvernement. Nous avions fort à fa ire, en effet, pour instaurer progressivement la liberté d’expression, pour préserver l’information en la rendant aux professionnels et non aux marchands, aux mercenaires ou aux amateurs, pour défendre la scène médiatique de l’intrusion, de l’argent et de la politique politicienne.

Durant toute ma vie politique, j ’ai toujours cherché à réformer les institutions de l’intérieur. L’information fut l’une de ces aventures quelque peu téméraire. Ce fut là encore une constante de ma démarche politique dans toutes les fonctions que j’ai assumées : faire jouer aux institutions et aux instances légales le rôle qui leur était dévolu. Mais une volonté personnelle ne pouvait pas changer des idées politiciennes fortement ancrées, et influencer des hautes responsables peu susceptibles d’évoluer rapidement.

Malgré les échecs que nous avons essuyés, nous avons néanmoins ouvert des perspectives . En jouant les trouble-fête, en brisant les tabous, et en engageant de nouvelles réflexions, notre action a créé un nouvel esprit, suscité des espoirs. Nous avons réussi tant soi peu notre pari sur un " nouvel ordre national de l ’information " : c’est probablement l’essentiel...

Le Temps, daté du 15 janvier, intitulait son éditorial : "L’offensive de séduction " et écrivait : "Belkhodja a déclaré la guerre à l’information traditionnelle (...) Il faut mettre aux rancards les vieux moules paralysants (...)L’information doit s’adapter au rythme nouveau imprimé aux mentalités (...) Plus fignolée, elle doit agresser le lecteur auditeur téléspectateur léthargisé par le non habituel "

La Presse, du 1er février 1982, écrivait pour sa part : " Il faut revoir le code de la presse (...) Il faut instaurer un nouvel ordre national de l’Information ".

Ces deux éditoriaux résumaient objectivement la nouvelle ambiance du " printemps de l’Information " que nous avons vécu alors dans la témérité, mais dans l’enthousiasme et qui perdura de 1981à 1983.

 

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La dérive politique

Mais la politique du pays ne se réduisait pas à l’information. Au sein du gouvernement, qui souffrait de son hétérogénéité, les contradictions se faisaient de plus en plus aigües. Comme pour l’information, on n’y souffrait pas de débat et le Premier ministre menait singulièrement sa barque gouvernementale en amplifiant encore les travers du système. Le populisme de Mzali le conduisait à l’aventure sur le plan économique et social : il imposait au budget des dépenses impossible à concrétiser e, l’état du pays.

Moalla, rigoureux et scrupuleux, ne l ’entendait pas de cette oreille. A la réunion du conseil des ministres du 9 juin 1983, il fit valoir que de telles dépenses grèveraient dangereusement les équilibres financiers. Le ministre de l’Equipement, Mohamed Sayah, aggrava les choses en avançant d’autres projets dont celui, inédit, d’autoroute reliant l’aéroport de Monastir au palais présidentiel de Skanès. C’était le comble. La discussion s’envenima, Moalla les qualifia de " projets pirates ", puis nous rapporta la teneur de son audience de la veille avec le Président lequel, par réalisme, avait accepté de différer certains projets importants. Le Premier ministre rétorqua que ceux du chef de l’Etat étaient " sacrés " et qu’il leur trouverait personnellement le financement nécessaire. Prenant la parole, je soutins fermement qu’il faudrait nous conformer aux conclusions de l’audience du Président avec le ministre des Finances, et nous astreindre à l’austérité. Le conseil se termina dans la confusion.

Le 11juin, le Premier ministre, accompagné du ministre de l ’Equipement, rendit compte au chef de l’Etat de cet incident, Bourguiba, réagissant en grand homme d’Etat, convoque Mzali, Moalla, et Lasram, et exigea la solidarité gouvernementale, alors que le Premier ministre attendait des sanctions.[Cela nous rappela la réunion pathétique de Bourguiba de 18 septembre 1977, quand il avait réuni Nouira, Achour et moi-même pour exiger la concorde].

Le mercredi 15, Moalla est en direct avec Taieb Baccouche et Habib Majoul, respectivement de l’UGTT et de l’UTICA, dans une émission télévisée et programmée depuis longtemps. Le Premier ministre s’en plaint au Président et saisit l’occasion pour lui commenter ainsi mon interview à Hamadi Ben Saïd, le pilier du journal Erraï (20 mai 1983) : " Notre ministre de l’Information préfère un journal de l’opposition à ceux du parti (...)Il nous complique la situation en invoquant de lui-même la nécessité d’une loi constitutionnelle pour organiser la vie publique et en déclarant que la loi sur la presse est dépassée par les événements ".Bourguiba l’écoute, mais ne réagit pas.

Le vendredi 17, je présente les cadres de la TAP au Président qui nous retient à déjeuner, puis je repars dans l’après-midi pour passer le week-end dans ma ville natale. J’apprends alors l’intervention pressante de Mzali auprès de la nièce du Président -laquelle a nocivement remplacé Wassila au palais- qui fera part à Bourguiba du désarroi de son Premier ministre.

Le samedi matin, à 8 heures, le téléphone sonne chez moi à Mahdia. C’est le Président :

- J’ai décidé d’effectuer un grand remaniement. Moalla est remplacé, toi, tu iras comme ambassadeur à Berne.

Surpris, je réponds spontanément que les conditions de ma vie personnelle ne me permettent pas d’aller à l’extérieur.

- Tu verras avec Mzali pour un autre poste. Et il raccroche.

Le téléphone sonne de nouveau deux minutes plus tard. C’est Bourguiba :

- On refuse maintenant un ordre du Président ?

- Aucunement, vous me connaissez, je suis votre fils et le fils de ce régime, mais je préfère rester député.

Je l’entends répéter, s’adressant à Mazli :

- Mais il dit qu’il est député.

Puis, il me répond :

- Bon, tu resteras à l’Assemblée nationale. Mazli me dit que tu as l’intention de faire un voyage politique aux Etats-Unis.

- Oui, Monsieur le Président, je vous en ai déjà parlé. Et je lui explique la portée.

Dix minutes après, le téléphone sonne pour la troisième fois : c’est à nouveau le chef de l’Etat qui me lit, à ma grande surprise, toute la liste de la nouvelle équipe ministérielle et me demande de venir le voir sur un ton des plus aimable.

Mon voyage aux Etats-Unis, prévu du 29 juin au 19 juillet, et préparé de longue date avait été autorisé chaleureusement par Bourguiba. Je devais faire une tournée de conférences auprès de plusieurs universités et institutions. Trois communications étaient particulièrement importantes : l’une sue le " processus de démocratisation de la vie politique tunisienne et dans la région du Maghreb ", une deuxième sur " l’approche tunisienne des problèmes de Moyen-Orient ", et la troisième enfin sur " la coopération entre le monde arabe et les Etats-Unis ". Je devais aussi être reçu exceptionnellement par le vice-président Georges Bush que j’avais déjà rencontré en novembre1976 à Washington , quand j’avais été invité à suivre les élections présidentielles;

Tout cela avait bouleversé Mzali. Le lendemain, je n’assiste pas à la cérémonie de passation des pouvoirs au ministère de l’Information. Le Premier ministre veut en faire un problème, mais le Président ne réagit pas. Le jour d’après, comme le veut la tradition, je suis reçu à Carthage avec Moalla pour nos adieux. Nous y retrouvons le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères. Le Président nous lit une lettre adressée à un chef d’Etat arabe pour demander la reconversion d’un prêt à caractère militaire pour des projets économiques. Et, contestant même sa propre signature, il s’en prend à Moalla qui répond que la lettre a été élaborée avec les deux ministres présents et transmise par les Affaires Etrangères. Le Président semble avoir compris, regarde fixement les deux ministres, n’insiste plus et nous fait chaleureusement ses adieux tout en nous demandant de venir le voir souvent. Eberlués nous quittons Carthage. Six mois après, ce seront les " émeutes du pain ".

Emeutes du pain : ainsi nomma-t-on les trois jours du soulèvement populaire du 3 au 6 janvier 1984 contre l’annonce du doublement du prix du pain et des dérivés céréaliers - à l’instar des émeutes du Caire en janvier 1977 et de Casablanca en juin 1981.

- Janvier - mois fatidique- est décidément le mois des problèmes et des malheurs : janvier 1974: Djerba, janvier 1978 : le Jeudi noir, janvier 1980 : Gafsa, janvier 1984 : émeutes du pain.

En mai 1983, Mazli était intervenu directement à la télévision à partir de chez lui pour démentir son ministres des Finances qui expliquait les problèmes de la " compensation " : laquelle consistait, pour le budget, à combler la différence entre le prix réel et le prix de vente des produits céréaliers. Le ministre, sans annoncer de décision, pensait sensibiliser l’opinion publique sur l’aggravation de ce déficit. Par populisme, Mzali promit au contraire que le prix du pain n’augmenterait pas. Ce scandale finit par faire annuler les débats en direct à la télévision, que j ’avais eu tant de mal à instaurer, et qui avaient tant captivé les téléspectateurs.

Fin octobre, le Premier ministre, contredisant son intervention de mai à la télévision fit paraître un communiqué officiel annonçant la décision du gouvernement de cesser de subventionner le prix du pain et de ses dérivés céréaliers " pour lutter contre le gaspillage et diminuer la facture des importations de céréales ". Le chef de l’Etat fut lui-même conditionné : le Premier ministre lui assura que " les poubelles étaient pleines de pain qu’on jetait aux ordures, et que les éleveurs préféraient donner du pain à leur bétail " .

Dés lors, ce fut la fuite en avant devant des difficultés économiques et financières que le gouvernement ne pouvait plus maîtriser. La loi de finances votée le 31 décembre 1983 par la Chambre des députés prévit donc 70% d’augmentation pour la semoule et les pâtes, et 108% pour le pain. Le pays subissait la pression du Fonds monétaire international(FMI) pour instaurer la " vérité des prix ", - mais progressivement - et le budget de l’Etat supportait de plus en plus difficilement le déficit chronique dû à une croissance démesurée de la Caisse de compensation. Mais jusque là, tous les ans, les augmentations restaient modestes et souvent s’accompagnaient de mesures compensatoires, décidées en accord avec les syndicats. Mais cette fois, le Premier ministre nous ressassa sa version du dicton tunisien : " C’est une pilule qu’on finira par avaler " et décida en effet de frapper un grand coup, alors que la sécheresse sévissait depuis deux ans...

Le 1er janvier 1984, sitôt publiée la loi de finances annonçant les augmentations, les premières réactions fusent spontanément du sud : Douz, Kebili, El Hamma et Gabès, pour s’étendre à l’ouest, notamment à Kasserine dés le lendemain. Tunis et sa banlieue s’embrasent le 3 janvier et la révolte se poursuivra pendant trois jours, jusqu’au 6, malgré la proclamation de l’Etat d’urgence et le couvre-feu décrétés dés le 1er janvier.

Au milieu des troubles, le 5 janvier, la Chambre des députés se réunit d’urgence et vote une résolution de soutien complet à la politique du gouvernement. J’avais préféré ne pas assister à cette séance.

Nous revivons alors le même scénario que lors des événements du Jeudi noir .

Officiellement, il y aura 70 morts.Jeune Afrique, du 18 janvier, d’après son décompte effectué dans les hôpitaux, avancera, pour sa part, le chiffre de 143 morts et d’un millier d’arrestations.

Cette fois, ni l’état d’urgence ni le couvre-feu, n’avaient pu arrêter les émeutes. Le quatrième jour, 6 janvier, Bourguiba mesurant l’étendue de la réaction populaire et sans consulter personne, convoque de lui-même la télévision et dit seulement quelques mots : " Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien " . Ce coup de théâtre soulève l’enthousiasme du pays : tout Tunis, dans l’euphorie, afflue devant le palais de Carthage aux cris de " Vive Bourguiba ! à bas Mazli ! ".

Le même jour, la Chambre des députés se réunit pour voter l’annulation de toutes les augmentations, se contredisant ainsi moins de 24 heures après avoir soutenu le gouvernement.

Paul Balta écrira : " Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de pauvreté, qui rejoignent dans leur révolte les populations déshéritées du bled, ont manifesté leur colère plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978 "(Le Monde du 10 janvier 1984).

Souhayr Belhassen dans Jeune Afrique, daté du 18 janvier, rapportera la réponse d’un Tunisien : " Bourguiba a reculé? "

- Non, ce n ’est pas Bourguiba, c’est Mazli. Mais Bourguiba dirige le pays avec la majorité.

- Et la majorité, c’est qui ?

- C’est le peuple. On voulait tout faire péter pour qu’il nous entende.

Mohamed Charfi estimera : " C’est une crise de société (...). Les transformations sociales n’ont pas été accompagnées de transformations politiques (...) d’où la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à l’origine des problèmes de la crise du régime "(Erraï daté du 27 janvier 1984)

Mohsen Toumi dire de même : " Ceux que les communiqués officiels appellent des chômeurs, des oisifs, des éléments hostiles, c’est-à-dire les victimes du mal développement (...) se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose l’establishment, pouvoir et opposition légale confondus "(Le Monde - février 1984).

Je mesurai alors la chance d’avoir été évincé du gouvernement six mois auparavant. J’aurais sans doute combattu cette faute politique et subi, à coup sûr, les retombées des événements. Je continuai néanmoins à remplir mon devoir parlementaire.

Le 4 février 1984, la revue Le Magreb annonçait dans ses indiscrétions : " M. Tahar Belkhodja pense appeler la Chambre des députés à se réunir en session extraordinaire ". Ce ne fut, à vrai dire, qu’une tentative discrète et sans lendemain ; les députés, tous membres du PSD, n’étant aucunement prêts à braver qui que ce soit.

Je m’attelai cependant à un projet d’édition d’un quotidien que je pensais appeler " La République ". Mazli me fit répondre qu’il aimerait me confier dans ce cas la responsabilité de l ’organe en arabe du parti : El Amal. Je compris, on ne voulait pas de moi dans ce secteur névralgique.

Et c’est une autre traversée du désert que j’entreprends en partant pour Paris : ce qui va me permettre, rétrospectivement et dans la sérénité, de mémoriser les moments forts de notre République pendant ces trois décennies.

 

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LA REPUBLIQUE :

Une démocratie inachevée

 

 

Développement et démocratie

Le déficit démocratique qui a caractérisé le régime a eu, entre autres effets, celui d’entraver le plein développement. Certes, il est historiquement des pays où quelque essor économique a pu s’accommoder, au moins un certain temps, d’un régime autoritaire. Mais la Tunisie, qui se voulait malgré tout libérale, fut handicapée pendant les trois décennies - sauf quelques lueurs démocratiques- par le système du parti unique et du monopole de la pensée unique.

Les conflits politiques ou socio-économiques ne cessèrent de miner la république, faute en particulier, que les institutions républicaines : l’Assemblée nationale, le conseil économique social, la Cour des comptes ; que les organisations socioprofessionnelles et la société civile jouent leur rôle de forum et de garde-fou. Ni lors de la fuite en avant " collectivisatrice " pendant la première décennie (60-70), ni lors de l’affrontement PSD- ugtt pendant la seconde (70-80), ni lors de la dérive politique pendant les premières années 80, ces institutions ne furent en mesure d’arrêter à temps la dégradation. Et ce fut plus caricatural encore, en 1984, au moment des " émeutes du pain " : lorsque, après avoir approuvé les mesures prises, la représentation populaire se déjugea tout aussi automatiquement 48 heures plus tard.

Les conflits politiques ou socio-économiques ne cessèrent de miner la république, faute en particulier, que les institutions républicaines : l’Assemblée nationale, le conseil économique social, la Cour des comptes ; que les organisations socioprofessionnelles et la société civile jouent leur rôle de forum et de garde-fou. Ni lors de la fuite en avant " collectivisatrice " pendant la première décennie (60-70), ni lors de l’affrontement PSD-UGTT pendant la seconde (60-70), ni lors de la dérive politique pendant les premières années 80, ces institutions ne furent en mesure d’arrêter à temps la dégradation. Et ce fut plus caricatural encore, en 1984, au moment des " émeutes du pain " : lorsque, après avoir approuvé les mesures prises, la représentation populaire se déjugea tout aussi automatiquement 48 heures plus tard.

En 1985, nonobstant toutes les leçons douloureuses du passé, le Premier ministre Mazli, et le directeur du parti Hédi Baccouche, referont les mêmes fautes en initiant notamment la création de comités de dénommés Chourafas (honorables syndicalistes) en vue de l’établissement d’un nouveau syndicat docile. Le conflit d’antan Parti UGTT - qu’on pensait révolu - refait alors surface ; Achour est incarcéré le 31 décembre et le pays vivra encore des moments difficiles.

L’histoire des institutions de la république et des organisations économiques et sociales est à faire ou à refaire, c’est une référence permanente pour tous qu’il faut préciser correctement et un patrimoine national qu’il faut sauvegarder scrupuleusement.

Il faut convenir que Bourguiba avait construit son système dés l’indépendance au nom de la primauté de l’Etat qu’il ne cessa de maintenir au fil du temps, malgré toutes les vicissitudes. L’idéal pour lui, et pour nous tous aussi, était d’avoir, comme instruments de sa " vision ", un gouvernement centralisateur, secondé par un parti dominant, des organisations socioprofessionnelles et des mouvements de jeunesse liés au parti et procédant de la même éthique.

Une conception identique présidait à l’administration politique et économique du pays. Sur le plan régional, les gouverneurs furent d’emblée les représentants personnels de Bourguiba, entourés plus que secondés par les représentants du parti. Le Président, qui les voulait de bon physique et de grande taille, capables de discourir et de convaincre, s’assurait périodiquement de leur "hiba ", c’est-à-dire de leur prestance et de leur autorité, comme il s’y était efforcé d’ailleurs pour lui-même et pour ses ministres.

Leur efficacité aurait été plus grande dans le cadre d’une démocratisation de nos structures régionales. En 1977, malheureusement, une tentative dans ce sens, tourna court. En effet, le 29 juillet, la conférence traditionnelle des gouverneurs se réunissait à Monastir sur le thème de la décentralisation. Les gouverneurs expliquèrent devant les ministres les inconvénients nés d’une déconcentration qui se bornait à installer des directions régionales, simples prolongements de la bureaucratie centrale. Ils évoquèrent le peu de crédit du conseil du gouvernorat et de ses membres, qui agissaient dans l’indifférence générale d’une population qui ne les avait pas directement mandatés. La conférence proposait donc que les membres soient élus, à l’instar des conseils de régions en France et surtout en Algérie, où j’avais été impressionné de la portée et par l ’efficacité de cette démocratie régionale.

Le 2 août, le Premier ministre Nouira, contrairement à son habitude, lira à la clôture un discours d’un style extraordinairement " jacobin " : " La Tunisie ne peut pas être divisée en vingt républiques (...)La décentralisation est une expression récente de conception occidentale, étrangère à nos situations politiques et administratives (...) et n’a pas cours dans la société arabe et islamique(...) L’expression de la décentralisation exprime la déconcentration de l’administration centrale en services régionaux ".

Forcément, la centralisation à outrance au sommet ne pouvait permettre la décentralisation à la base, et encore moins toute démocratisation des institutions. Et nous perdions, chaque fois, l’occasion de nous réformer et de réformer le pays en engageant la Tunisie profonde dans la démocratisation interne de ses rouages politiques et de ses organes de décision.

Peu après, dans une interview à la revue hebdomadaire du Parti (Dialogue du 8 août 1977), je déclarai : " La décentralisation n’est pas la balkanisation (...) c’est une école de démocratie généralisée (...) Il ne peut y avoir de succès dans ce pays que s’il y a une organisation du travail et un pouvoir collégial du sommet à la base ".

Sur le plan national, le régime du parti unique de l’assemblée monochrome continuait de freiner la démocratisation parlementaire. Le député choisi par le parti, élu certes par ses concitoyens dans la région, n’était pas associé au développement de la région et perdait le contact avec ses électeurs qui, frustrés, avaient l’impression d’avoir élu un représentant qui se volatilisait dés le lendemain du scrutin.

Il fallut la déroute du collectivisme e 1970 pour laisser entrevoir les perspectives de la démocratisation. Il faudra attendre la crise du Jeudi noir, en 1978, pour nous décider à tenter l’expérience du pluralisme.

Nous ne pouvions pas faire autrement : le système était figé, nous avions échoué dans notre élection maladroite pour mobiliser la génération de l’après-indépendance, celle qui ne se reconnaissait plus dans les vétérans de la lutte nationale ; majoritaire, elle avait investi les structures administratives, économiques et sociales. Il y avait là un nouveau peuple mûr par de nouvelles ambitions, exigeant, difficile, assoiffé de pouvoir, mais aussi de liberté et de démocratie, qui demandait à être associé aux décisions et ne comprenait plus qu’il ne le soit pas. Le dogmatisme et le moralisme n’avaient plus cours auprès de ce nouveau monde des moins de 30 ans qui avait moins besoin d’idéologie que d’une déontologie capable de régler la coexistence entre les individus et les perspectives. La technologie et le privé étaient de plus en plus sacralisés, et nous assistions partout à la valorisation spécifique de l’individu au détriment des capacités de la transformation collective.

Nous pressentions, de plus en plus, la nécessité de plus d’ouverture au monde moderne où les idéologies s’effritaient. Nous sentions que notre électorat tendait à devenir insaisissable : une nouvelle opinion publique émergeait et exigeait plus de démocratie, davantage de cohésion sociale. Une telle " démocratie d’opinion ", s’imposant comme la libertés des libertés, rejetait toute fois tout populisme : lequel ,e pouvait qu’exploiter l’émotivité ambiante en chevauchant des instincts primaires, et conduisant finalement à la démagogie économique et au nationalisme de parade.

Contre la dérive, il n’y a d’autre recours que l’instauration d’un Etat de droit encadrant et limitant par le droit la puissance de l’Etat en préservant les libertés publiques, afin que prédomine le règne des normes sur le gouvernement des hommes. LE Conseil constitutionnel, dans sa forme moderne, libre et souverain, authentifie les actes législatifs et fait la différence, le cas échéant, entre les droits des individus et les responsabilités de l’Etat.

Malheureusement, dans les pays en voie de développement, l’Etat de droit prend souvent l’aspect d’un mimétisme de pure forme. Il n’est que l’antithèse d’un Etat de police où, comme le dit Carré de Malberg : " l’autorité administrative peut d’une façon discrétionnaire appliquer aux citoyens toutes les mesures qu’elle juge bon de prendre en vue de faire face aux circonstances... ". Le pouvoir, en invoquant la sécurité, choisit l’ordre moral contre la liberté, et assimile la sécurité attendue par le public à la stabilité du pouvoir établi.

Tout au long de la trentaine d’années qu’a duré le règne de Bourguiba, catapulté dés mon jeune âge dans la cour des grands, je me suis trouva associé avec bien d’autres et à des degrés divers, au long combat pour la démocratisation du régime. J’adhérais pleinement au projet et à la vision de Bourguiba, cela est incontestable : j’étais le produit du système, mais j’estimais, avec ma charge émotionnelle, que l’on pouvait le changer du dedans ou du moins innover et, de temps à autre, se comporter comme ce que les politologues anglo-saxons appellent les " semi-opposants ". On aimait me dénoncer comme " l’opposant interne " : en vérité, j’étais plutôt proposant qu’opposant, convaincu de la nécessité d’une démocratisation interne de nos institutions républicaines, des organes du parti et des organisations de la vie civile. On peut citer, en l’occurrence, ceux qui ont quitté le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, à cause de leur élan démocratique, à savoir : Béchir Ben Yahmed, Ahmed Mestiri, Hassib Ben Ammar.

[La revue Les Marchés Tropicaux écrivait le 8 avril 1977 : " Le ministre de l’Intérieur T. Belkhodja ne cache pas son souhait de voir un dialogue s’établir avec les représentants de la tendance libérale mise au ban du PSD, car il estime que le moment est venu de substituer, à une rigoureuse homogénéité politique, un certain degré de pluralisme ".]

Le pluralisme, mais à condition qu’il ne corresponde pas à une forme de manipulation politique et que la volonté de changement soit sincère, devait préparer nos institutions à une nouvelle vie civique et politique. Il ne s’agissait pas de nous préparer à l’adversité mais de nous accorder avec une opposition que nous aiderions à se constituer et à se renforcer démocratiquement. La transparence serait garantie par des lois fondamentales assurant la séparation de l’Etat et du parti au pouvoir et régissant surtout le financement des mouvements politiques. Il suffirait, dés lors, de définir la déontologie d’une saine compétition permettant une vraie démocratie interne et réglant, pourquoi pas, les modalités et les conditions d’une éventuelle alternance

Pour ma part, je fus faire adopter les deux premières décisions qu’on tient pour le point de départ du processus de démocratisation en Tunisie. .

La première, fut la reconnaissance, en mai 1977, d’une Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH) vraiment indépendante, unanimement reconnue comme la plus ancienne et le plus active dans le monde arabe et en Afrique. Cela n’alla pas sans mal, et donna même lieu à une difficile controverse au sein du bureau politique. Le directeur du parti proposa d’une façon concomitante la présidence d’une autre ligue à maître Fathi Zouhir, ancien ambassadeur, ancien ministre, avocat éminemment respectable. Le président trancha et se rallia à ma proposition : reconnaître la première ligue représentée par le professeur de médecine, Saadoun (Saadedine) Zmerli, avec lequel j’eus à négocier longuement la composition du bureau, qui comprendre finalement des universitaires unanimement respectés et proches du parti : Abdelwahab Bouhdiba et Monji Chemli).

Dans la presse étrangère, la naissance de la LTDH fut aussitôt saluée comme un signe de démocratisation politique. Le quotidien français (Le Monde du 10 mai 1977), écrivait :   " Cette attitude pourrait constituer l’amorce d’une libéralisation de la vie politique tunisienne en faveur de laquelle certains dirigeants se sont prononcés, tel le ministre de l’Intérieur qui insistait récemment sur la nécessité de laisser une plus grande liberté à la presse nationale dont il regrettait le conformisme... "

La seconde mesure démocratique fut l’autorisation accordée, en octobre 1977, à des dissidents du PSD de publier le journal Erraï, premier journal d’opposition, peu après les événements sanglants de Ksar Hellal. En effet, pendant ces moments difficiles, personne ne voulait aller au charbon : après l’assentiment du Premier ministre Nouira, je sus convaincre Bourguiba qui comprit tout de suite qu’il fallait lâcher du lest et détendre l’atmosphère.

Plus tard, le revue Marchés Tropicaux du 13 janvier 1978, commentera mon éviction fin 1977 en ces termes : " Le mérite de M. Belkhodja a toujours été de mettre courageusement en oeuvre ses convictions libérales lors de ses passages au pouvoir. Du temps de M. Ben Salah, dont la générosité sociale l’avait d’abord séduit, M. Belkhodja connut, de la sorte, une première et grave disgrâce. Ministre de l’Intérieur depuis plus de quatre ans, il avait non seulement amenuisé autant que possible le caractère répressif de ce département, mais aussi constamment plaidé, au sein des cellules destouriennes comme au sommet du parti, en faveur de la liberté d’expression, de la compréhension des revendications étudiantes, et plus généralement de l’ouverture libérale... "

Bourguiba, je l’ai dit, n’était pas foncièrement hostile à une certaine évolution du système, à condition qu’elle soit progressive et organisée. En juin 1970, il en avait manifesté quelques vélléités en autorisant une consultation populaire, dont on n’a pas su malheureusement tirer les conséquences . En avril 1981 il consentit à nouveau à une ouverture pluraliste , qui échoua elle aussi, à cause de l’affrontement électoral dans la capitale et du fait du scepticisme du Premier ministre Mzali.

Nous fûmes plusieurs dirigeants, néanmoins, à mordre le mors et à accepter difficilement le fait accompli. Ministre de l’Information, je constatai, le 20 juin 1981, dans un discours au Kram : " Notre problème n’est pas avec les autres partis politiques, mais avec nous-mêmes au niveau de nos convictions politiques d’avenir , puis de nos méthodes d’action et de dialogue (...).Le pluralisme n’est pas un gadget politique créé pour céder à une mode ".

Je reviendrai sur le problème, en répondant à Rachid Khachana, dans une interview à la revue El Mawkif (13 juillet 1985) :

" Le Parti destourien ne peut être que le parti de la majorité. A mon avis, il faut que nous nous habituons à ce que nous ne soyons plus le parti des 99% et que nous acceptions de représenter seulement un peu plus de 50% des Tunisiens, cela est suffisant pour exercer le pouvoir (...) Si nous décidions d’entrer dans l’ère du pluralisme, notre responsabilité historique et notre crédibilité(...) exigent que nous le fassions avec enthousiasme et que nous organisions ce pluralisme (...) Nous détenons les rouages de la vie politique, ce qui met sur nos épaules la responsabilité d’en réussir la réorganisation, de créer l ’ambiance démocratique nécessaire à son épanouissement (...) La vraie démocratie ne signifie pas, comme l’imaginent certains un combat entre les personnes ou entre les collectivités ou une lutte entre les partis qui répandrait le chaos dans le pays, mais une démocratie populaire et moderne qui attire le citoyen pour qu’il vive la vie de son pays avec ses acquis et ses défis ".

 

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Pouvoir et succession

Depuis sa proclamation, le 25 juillet 1957, la République tunisienne, seconde république civile de tout le monde arabe, après celle du Liban, avait affronté bien des crises, bien des épreuves. Mais, chaque fois, seuls les hommes étaient mis en cause : le système s’en trouvait à peine affecté et se perpétuait avec d’autres hommes . Bourguiba, parfois ébranlé, relevait aussitôt la tête et continuait son chemin. A ses yeux, la république se confondait avec l’Etat, émanation et manifestation d’un pouvoir dont le parti unique était l’instrument, le tout reposant sur sa propre personne. Le Combattant suprême semble avoir adopté la devise d’Ibn Khaldoun : " La politique exige le pouvoir d’un seul "; " Le système, c’est moi ", pouvait-il, à la manière de Louis XIV, répondre à un journaliste au lendemain de l’indépendance. Bourguiba a su ainsi forger son propre mythe, qui fut largement amplifié par l’imagination collective et aura modelé pendant des décennies le de l’histoire tunisienne.

La République de Bourguiba est assez singulière. La République, la nation, l’Etat, le Parti, s’identifient tous à Bourguiba. Tous puisent à la même source : Bourguiba, et convergent vers le même symbole : Bourguiba. Le demi siècle de son " règne "- dont deux décennies, de 1934 à 1955, comme Zaïm, chef du parti ; puis pendant les trente autres années, cumulant la présidence de l’Etat et du parti - va consolider cet amalgame qui formera le canevas du système, lequel régira le pays et conditionnera toute la vie des citoyens. Les éléments de cette " entité " quadripartite n’ont pas d’indépendance propre et ne se contrôlent pas mutuellement, dés lors qu’ils se fondent dans un même creuset : Bourguiba, qui les transcende à travers sa parole, ses gestes, ses actes, ses humeurs, sa fatigue, son absence. Le pays vivra ainsi pendant plus de cinquante ans dans l’ombre de Bourguiba et sous la machine du parti.

L’histoire de la constitution tunisienne est édifiante. Bourguiba, originellement, la voulait au-dessus de tout. Lors de sa promulgation, le 1er juin 1959, certains de ses compagnons avaient proposé d’inscrire explicitement dans le préambule de ce texte fondateur que : " Le rôle du parti du Néo-Destour, sous l’égide de Habib Bourguiba, est le symbole de l’unité nationale ".Le Combattant suprême s’y était refusé, en déclarant que le " Destour (la constitution ) devait rester au dessus des personnes ".

Néanmoins, en mai 1963, intervint une modification révélatrice. L’assemblée nationale changea la devise de la république. "Liberté, Ordre, Justice " devenait : " Ordre, Liberté, Justice ". L’ordre devait désormais prévaloir sur la liberté. Malgré sa signification profonde, cette décision passa presque inaperçue et ne s’accompagna d’aucun commentaire officiel, d’aucune observation critique. Pour certains, Bourguiba, échaudé par la mésaventure du complot de décembre 1962, tenait par-dessus tout à assurer la stabilité de l’Etat et la pérennité du régime. Pour d’autres, il s’agissait d’un retour en arrière, et d’un repli significatif mettant fin au frémissement du système.

Dans la pratique, en tout état de cause, les pouvoirs étaient si imbriqués que le principe de leur séparation, inscrit dans la constitution, devint une fiction qui aurait retourné Montesquieu plusieurs fois dans sa tombe. La chose semblait naturelle à tous les responsables comme à toutes les composantes de la société civile, y compris les frondeurs de l’intelligentsia. Le système, préfiguré dans le couple Bourguiba-parti pendant les deux premières décennies de la lutte anticoloniale, était devenu pendant les trois autres après l’indépendance la trinité Bourguiba-Etat-parti : trinité qui fondera le philosophie politique du Président et caractérisera son régime et auquel nous nous sommes tous bien accommodés pendant les trois décennies.

Au fond de lui-même, Bourguiba était convaincu que ce tandem entre l’Etat et le parti était indispensable pour préserver l’harmonie et assurer la stabilité. Ainsi le conformisme au parti était rigoureux, le clientélisme généralisé, les intérêts des citoyens largement tributaires de leur allégeance au parti. Les dirigeants n’étaient là qu’en vertu de la confiance personnelle et presque unique du chef de l’Etat et du parti, sans représenter, ou à peine, la moindre tendance personnelle ou collective, sans procéder d’aucune coalition ou traduire un quelconque rapport de force. Ils pouvaient être individuellement plus ou moins illustres, mais ne s’appuyaient sur aucune force politique, et ni leur arrivée ni leur départ ne saurait donc susciter de crise ou de remous. Certains, certes, seront regrettés, d’autres ne laisseront aucune trace de leur passage au pouvoir.

Il est vrai qu’à l’instigation du Premier ministre Nouira et dans un souci de détente, l’Assemblée nationale abrogea , le 9 novembre 1971, l’article 109 de la loi électorale selon laquelle l’exclusion du parti entraînait automatiquement la déchéance du mandat de député. L’inconstitutionnalité de l’article avait d’autant moins été évoquée qu’il n’existait pas de Cour constitutionnelle. Malheureusement, l’article fut rétabli moins de deux ans après, le 26 mars 1973: on confirmait ainsi que le parti était le parti du pouvoir, et non le parti au pouvoir.

Au second congrès de Monastir, en septembre 1974, le secrétaire général du parti, Nouira déclarera : " La dominante de notre société politique est le caractère indissociable du parti et de l’Etat (...)Notre système politique s’articule essentiellement : sur le parti, créateur de l’idéologie du pouvoir et organisateur des masses et l’Etat, instrument du pouvoir organisé(...) Le chef du parti de la nation devait être naturellement le chef de l’Etat, bien que la constitution ne l’eût pas exprimé, pas expressément en tout cas. Le chef du parti et de l’Etat est le noeud gordien du régime (...) cette symbiose Parti-Etat au niveau de la conception et de la formulation de la politique, doit se traduire dans les institutions et les structures ".

On ne pouvait mieux consacrer l’institutionnalisation du parti dans l’Etat. Ainsi, le " Manifeste " du même parti qui, en 1970, avait suggéré clairement la séparation des pouvoirs entre le parti et l’Etat et l’indépendance des institutions républicaines se voyait-il solennellement enterré, et le philosophie d’antan fortement rappelée.

Pour ma part, instruit par les causes véritables de l’échec de notre tentative pluraliste en 1981, je saisis la première occasion pour " bousculer la baraque ". Le 12 janvier 1982, présidant le congrès régional du parti à Gabès, je proclamai la nécessité urgente de la séparation de l’Etat et du parti, et me prononçai pour un nouvel aménagement des relations entre le PSD et l’Etat. Ce fut une levée de boucliers. Dés le lendemain, l’organe du parti El Amal, sur instruction, fustige dans un éditorial la déviation que révèlent mes propos. Le 18 janvier, le ministre de l’Intérieur intervient à Kairouan pour affirmer qu’on ne peut dissocier l’autorité politique de l’autorité administrative. Le 22, le directeur du parti réaffirme la nécessité du duo gouvernement-parti. Mme Mzali, membre du bureau politique et épouse du Premier ministre se rend spécialement à Gabès, le 23 janvier, pour m ’apporter la réplique et défendre l’unicité absolue du parti et de l’Etat. La curée est telle que je me vois obligé d’atténuer mes déclarations dans un discours à Mahdia où j’appelle " à la réflexion en vue de clarifier les prérogatives de toutes nos institutions ". Et encore une fois, on en reste là, aucun débat ne s’instaure au bureau politique ; Mzali déclare simplement qu’une telle conception représente un acte d’indiscipline, contraire à l’éthique bourguibienne.

Trois ans plus tard, étant redevenu député, j’eus l’occasion de préciser ma position ( El Mawkif, juillet 1985), en réponse à une question sur les moyens d’en finir " sainement " avec l’hégémonie du parti au pouvoir sur les structures de l ’Etat :

" Le problème des rapports entre l’Etat et le parti et entre l’Etat et le gouvernement n’a jamais été discuté sérieusement (...) Certains même ont considéré que cela visait à l’affaiblissement du P.S.D (...) Or le Président a déclaré maintes fois que l’Etat est celui de tous les Tunisiens et qu’il est au-dessus de tout, ce qui est la règle dans tous les pays modernes (...)Et si le cumul par Bourguiba de la présidence du parti et de l’Etat est une chose naturelle vu son rôle historique, il s’agit là d’une exception qui ne devrait pas perdurer. Il suffit normalement que le chef de l’Etat compte sur un parti qui adopte ses orientations sans qu’il en soit nécessairement le chef direct (...) Dans cette perspective nouvelle (...) le parti aurait des responsabilités politiques importantes : il devrait affronter la réalité tunisienne caractérisée aujourd’hui par le foisonnement des courants et des idées, ce qui ferait évoluer son discours politique (...) Cela exige des hommes dotés de convictions politiques rigoureuses et capables de discourir, de dialoguer et de convaincre. Cela n’empêchera pas le parti d’accompagner et de contrôler le développement de l’action du gouvernement, mais sans s’engouffrer dans les problèmes de gestion qui l’épuisent et l’éloignent de ses responsabilités politiques fondamentales ".

Cependant, il faut le confesser ; nous avons tous adhéré initialement à ce système de commandement qui permit à la nation de forger son unité, mais nous n’avons pu réussir à faire évoluer à temps nos institutions. Certes, l’Etat tunisien a été fondé ; la république a été proclamée. On parvint à circonscrire la dissension youssefiste , à obtenir de la France l’évacuation militaire des territoires du sud et de Bizerte, et à réussir en 1964 la décolonisation agricole. Ce système nous permit aussi de juguler le galop démographique, de promouvoir, sans à coups, l’unification et la généralisation de l’enseignement, la révolution de la condition féminine et la réforme d’institutions judiciaires archaïques sans trop d’opposition, ni de la part des tenants de la religion, ni des défenseurs de la tradition, etc,etc.

Ce fut aussi le cas pour le code de la nationalité qui, datant de 1963, était chez nous des plus rigides pour l ’époque. Il stipulait notamment que le " Tunisien qui acquiert volontairement une nationalité étrangère ou qui répudie la nationalité tunisienne, doit quitter le territoire tunisien  ". Je défendis âprement avec mon collègue Slahedine Bali, le ministre de la Justice, le projet d’une nouvelle loi permettant la double nationalité. L’affaire soulevait l’opposition des nostalgiques du passé, qui évoquèrent la résistance héroïque des Tunisiens face à la campagne de naturalisation française du temps du protectorat. On pensa un moment retirer le projet ou du moins le différer. Encore une fois, Bourguiba réagit et décida de soumettre pour la première fois une loi directement à la séance plénière de l’Assemblée qui, finalement, l’entérina le 11 novembre 1975.

Bourguiba, grâce à son prestige et à sa popularité, réussit ces réformes sociales fondamentales et fit évoluer la mentalité de ses compatriotes. Mais cela ne fut pas suivi de changements notables et déterminant sur le plan politique, faute de courage ou de volonté de la part de ses Premiers ministres-dauphins et de ses autres proches collaborateurs-prétendants.

Je le répète, si l’on analyse son attitude pendant ses trois décennies, Bourguiba aimait son pays qu’il voulait faire prospérer, et par dessus tout, son peuple qu’il voulait épanouir. Il aurait accepté toute réforme démocratique du régime qui ne mette pas en cause les fondements du système, bien que, pénétré de son rôle historique, il n’entendait pas renoncer aux prérogatives essentielles du pouvoir présidentiel. Il avait, dés l’origine, réussi à compenser par sa personnalité la faiblesse organique de la Tunisie, et en cas de crise, il parvenait toujours, in extremis, à redresser la situation ; mais il ne rétablissait jamais qu’un équilibre instable fondé sur un consensus circonstanciel autour de sa personne. Ses premiers collaborateurs ne se risquaient nullement de l’inciter à tirer les leçons des différentes crises et donc à imposer des remèdes . Et l’on en arrive ici au véritable talon d’Achille du système bourguibiste : problème de la succession.

Depuis 1957 et, plus encore, à partir de 1967, après sa crise cardiaque, cette hantise de " l’après " a obnubilé Bourguiba et, plus encore, ses prétendants. Vécue par anticipation, la succession s’imposait en filigrane dans les constructions politiques et politiciennes des uns et des autres.

L’article 51 de la première constitution de 1959 semblait avoir codifié le problème en confiant au gouvernement le soin de désigner l’un de ses membres pour assurer l’intérim. Puis l’Assemblée nationale devait se réunir au cours de la cinquième semaine afin d’élire le nouveau chef de l’Etat jusqu’à la fin du mandat présidentiel. Cette disposition constitutionnelle seyait bien aux tenants du pouvoir à l’époque, le gouvernement étant dans presque sa totalité, d’obédience bensalhiste. Bourguiba le savait, et apparemment, s’en accommodait.

C’est au retour de sa tournée africaine, en 1965, et après lecture de la lettre critique d’Ahmed Tlili - envoyé depuis son exil en janvier 1966 - qu’il semble avoir été bouleversé. Sans laisser paraître ses nouveaux pressentiments sur les personnes et ses doutes quant à la politique socialiste, il imagina alors une procédure subtile pour changer le mode de désignation de son successeur. Le 28 novembre 1966, l’Assemblée nationale vota une loi créant le Conseil de la république, une nouvelle instance qui regroupait le gouvernement et le bureau politique et intégrait les barons du parti hostiles à l’équipe Ben Salah. Le même jour, les députés adoptaient en première lecture la révision de la constitution pour confier à cette nouvelle instance la désignation du successeur. Cependant, la deuxième lecture, qui devait se faire trois mois plus tard n’eut jamais lieu ; le Président s’étant ravisé dans l’intervalle, cinq mois après sa crise cardiaque.

Le 4 janvier 1971, partant se soigner aux Etats-Unis, il signa tout à la fois le projet de révision constitutionnelle et un décret déléguant " provisoirement "  ses pouvoirs au Premier ministre Nouira. Le ministre de l’Intérieur Mestiri commit alors l’insigne erreur de lui demander à voix basse de le nommer ministre d’Etat. Bourguiba lui répondit qu’il verrait cela à son retour. Le démon de la succession et de la sous-succession allait resurgir ainsi à chaque circonstance.

A la commission supérieure du PSD, le problème de la santé du Président se posa insidieusement, sur la base de rumeurs laissant prévoir une imminente incapacité présidentielle. Le ministre de l’Intérieur demanda maintes fois que le rapport des médecins de Washington nous parvienne au plus vite : " la commission et le peuple tunisien ont le droit de savoir ". Le Premier ministre répondit inlassablement que le problème ne regardait que la famille directe de Bourguiba. Nous fûmes quelques-uns à le soutenir. D’autres camarades, comme d’habitude, se bornaient à écouter en attendant les événements. Les réunions suivantes devinrent de plus en plus houleuses : certains rapportaient des bribes du rapport médical qui concluait à " une sénilité incompatible avec l’exercice du pouvoir suprême ".

L’offensive allait reprendre avec le congrès de Monastir I en octobre 1971 : ses animateurs voulurent modifier le mode de succession en revenant à l’intérim du président de l’Assemblée... Cette remise en cause, qui n’eut pas de suite pratique, édifia Bourguiba , et le congrès de Monastir II, en 1974, viendra fermer cette parenthèse.

Entre temps, certains pensèrent régler définitivement le problème de la succession par la création d’un vice-président à la façon des Etats-Unis. C’est ainsi que, le 4 mars 1972, le directeur du PSD, Mustapha Filali lit le communiqué suivant : " Le bureau politique, sous la présidence exceptionnelle de Bourguiba, a adopté à l’unanimité le principe de la création de la fonction d’un vice-président qui sera élu pour un mandat de la même durée que le Président de la république ".Le 11, un deuxième communiqué annonçait que le Président s’adresserait à la nation le 14, à 11 heures, au cours d’une séance solennelle de l’Assemblée nationale chargée d’étudier le projet d’amendement à la constitution.

Tout semblait donc réglé lorsque le 14 mars au petit matin, le ministre Hassan Belkhodja se rendit comme à l’accoutumée au palais où il avait l’habitude de prendre le petit déjeuner avec le Président :

" Alors, c’est le dauphin que vous allez installer ce matin ?

_ Non, répond Bourguiba, c’est la fonction de vice-président qui va être adoptée.

_ Un vice-président qui sera élu en même temps que vous au suffrage universel et qui sera inamovible.

_ Pas du tout.

_ Si, puisqu’il sera élu autant que vous et en même temps que vous.

_ Ah bon! (...) et si je démissionnais ?

_ Il vous remplacera.

_ C’est encore mieux . Je ne peux donc plus le changer s’il n’a plus ma confiance. Or c’est ma seule arme pour corriger les dérives. Il ne faut pas si vite oublier Ben Salah ".

Bouleversé par cette révélation, il téléphone à l’instant au Dr Mokaddem, le président de l’Assemblée nationale, lequel publie vers 9 heures un troisième communiqué reportant la séance solennelle alors que la plupart des députés étaient déjà arrivés au Bardo.

Puis, ce même après-midi du 14 mars, c’est cette fois Chedli Klibi, le ministre de l’Information qui fait cette déclaration : "Le Combattant suprême a fait un important exposé qui est une véritable somme de son expérience personnelle et de ses idées concernant les fondements de l’organisation du régime en Tunisie (...) Les membres du bureau politique et du gouvernement ont exprimé leur attachement à la personne du président Bourguiba, et leur adhésion profonde à la ligne qu’il a tracée en vue de préserver l’unité de la nation ".

Communiqué bien significatif, qui ne fut suivi d’aucun commentaire dans la presse du lendemain. Mais tout le monde l’avait compris ; le projet de vice-présidence était enterré, et Bourguiba hésitait encore à choisir son dauphin . Bien sûr, indiscrétions et rumeurs alimentèrent la chronique dans certains cercles durant quelque temps, mais personne n’y trouva vraiment à redire. La combinaison, en réalité, devait consister en l’élection de Hédi Nouira à la vice-présidence puis à la nomination de Abdallah Farhat comme Premier ministre. Bourguiba le comprit et renvoya aussitôt ce dernier à la direction de son cabinet, lui faisant le grief d’avoir contribué à l’induire sciemment en erreur.

Les manoeuvres ne cessèrent pas pour autant, en vue de s’assurer le dauphinat. Nouira se déclarait " convaincu de ce que la démocratie tunisienne, encore adolescente, ne pouvait soutenir le choc d’une vacance du pouvoir "(Nouvel Observateur du 16 septembre 1974) ; citant à l’appui de sa thèse les difficultés surgies en France dans l’intérim qui précéda l’élection de Pompidou après la démission du général de Gaulle.

Bref, on visait à hériter du système, de tout le système et on recherchait le dauphinat automatique, le régime présidentiel, le parti unique avec tous ses avantages. En somme : " la monarchie républicaine ", comme l’écrivait un journaliste étranger.

Durant ces trente années, se conjuguèrent ainsi deux obsessions , freinant toute démocratisation du système : celle de Bourguiba, tourmenté par l’idée de continuer à régenter la Tunisie après sa mort, à travers des successeurs fidèles à son dessein ; et celle des prétendants, soucieux de se poster à temps et anxieux de capter dans son intégralité le même pouvoir que le Combattant suprême. Ambitions aussi futiles évidemment l’une que l’autre : il n’est pas d’exemple dans l’histoire de quelque chef ou monarque, si absolu fut-il, qui ait réussi à imposer sa volonté par-delà la tombe. Le Parlement de Paris, au lendemain de la mort de Louis XIV, n’attendit pas deux jours pour casser son testament ; et tout successeur a besoin de s’imposer par lui-même.

Pourtant l’histoire de la république bourguibienne pourrait être lue, à un certain niveau, comme celle des combinaisons successorales successives. Dés l’automne 1955, Bourguiba s’était choisi comme second Bahi Ladgham - qu’il pensait récupérer vis-à-vis de Ben Youssef- plutôt que Mongi Slim à qui il n’avait jamais pardonné le Congrès hostile du parti dit de Dar Slim(octobre 1948). La décennie 60 se caractérisa par l’omnipotence et la prétention de Ben Salah, soutenu par Bourguiba junior et Sayah. Celle de 70, fut dénaturée par une reprise forcenée de la compétition successorale. Certains pensèrent alors la gagner par un détour extérieur : les tentatives unitaires du Kef et de Djerba ne se réduisent pas, bien entendu, à un tel calcul. Il n’empêche : eussent-elles réussi, elles auraient presque inéluctablement imposé son artisan comme le favori.

Cependant, nous étions quelques-uns à savoir , d’après les confidences de Wassila, que Bourguiba avait déjà choisi son dauphin final en la personne de Nouira, et ce, dés 1942, bien avant l’indépendance, depuis leur compagnonnage dans les prisons et les exils. Aussi s’employa-t-il un moment à consolider la position de son favori : d’où , devant l’étalage à peine discret de toutes les rivalités, sa tentative, en 1975, de m’adjoindre à Nouira comme ministre d’Etat. Bourguiba pensait ainsi réaliser son rêve d’une longue succession paisible et assurer la pérennité du " bourguibisme ". Ce projet, vite ébruité, fut à l’origine de toutes les intrigues futures.

Néanmoins, Nouira, s’il l’avait voulu, aurait pu transcender les querelles au sujet de la succession automatique, en démontrant qu’il ne craignait pas le suffrage universel. Premier ministre, secrétaire général du parti et son candidat unique, il aurait vraisemblablement passé sans problème l’épreuve de l’élection ; et Bourguiba, rassuré par la détermination de son Premier ministre aurait certainement accepté. Malheureusement, le courage politique manqua. Nouira s’évertua à codifier la succession automatique, et l ’Assemblée nationale vota la réforme constitutionnelle en avril 1976, marquant l’accélération de toutes nos déconvenues ultérieures. Or, en réalité le problème restait entier dans les esprits, excitant toutes les ambitions.

Mzali, à son tour, ne se sentait plus aussi sûr de la décision finale de Bourguiba - surtout depuis le remaniement de décembre 1980 - et déclarait alors ouvertement " qu’il n’acceptait pas d’être le marchepied pour quiconque ".

Du coup, le jeu successoral au sommet devint de plus en plus indécent et pernicieux et tout devait converger pour assurer le dauphinat automatique de Mzali. Mais l’opinion publique n’allait pas dans ce sens, et l’épouse du Président , Wassila déclarait : " Avec la constitution telle qu’elle est, la continuité est artificielle et le risque d’un rejet populaire n’est pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba, mais la véritable continuité sera assurée lorsque l’oeuvre de Bourguiba sera poursuivie démocratiquement par un Président élu ... "(Jeune Afrique du 28 février 1982). Déclaration bien tardive et trop isolée, quoique relayée par celle de Habib Achour qui confiait aussi au même journal le 11 Août 1982 : " Je suis pour la révision de la constitution de manière à ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se présenter librement ... ".

Le Premier ministre Mzali s’en offusqua, et s’employa alors à faire le vide autour du chef de l’Etat. En juin 1983, ce fut le départ du gouvernement de Mansour Moalla et de moi-même suivi de Azouz Lasram en octobre, puis de Driss Guigua en janvier 1984 après les émeutes du pain. En juillet 1985, petite révolution : on assista à l’éloignement de Allala Laouiti, compagnon de Bourguiba depuis un demi-siècle. Elle fut complétée le 7 janvier 1986, par le limogeage de son fils, conseiller à la Présidence. Le 21? Bourguiba mit fin aux fonctions de son Représentant personnel, Mongi Kooli.

Pour ma part, ce fut la confection d’un dossier relatif à ma gestion administrative et financière. Maître Abderahman Hila - réputé pour son courage dans toutes les causes politiques - intervint fermement en mon absence, assisté par le Français Me Francis Louvard et l’Algérien Me Nadir Bekkat, qui déclarèrent : " C’était un dossier vide de sens, (...) dont le peuple tunisien sait qu’il est fabriqué pour ternir l’image d’un homme public(...).

L’éminent politologue et universitaire, Hichem Jaiet, dans un commentaire (Réalités, 16/12/1988) écrira : "  La Justice instruit des procès politiques par la bande, par le petit côté des choses (...) Pour Belkhodja, c’étaient des histoires de réceptions et de petits fours ". Je déclarai à l’AFP : " Je resterai dans la sérénité fidèle à les convictions libérales et démocratiques ".

Wassila représentait le dernier rempart, il fallait le faire sauter pour s’assurer une succession paisible. Son absence du palais favorisa une répudiation en forme de divorce, qui couronna l’entreprise d’isolement du chef de l’Etat ... ". Le nouvel entourage de Bourguiba est " farfelu "et inconsistant : le pouvoir au palais en est rapidement affecté.

Mais tout ce branle-bas politique ne pouvait occulter la grave crise économique - comparable dans ses paramètres à celle de 1969 - que les ministres responsables du secteur finirent par venir expliquer au chef de l’Etat, le 8 juillet 1986, à Skanès-Monastir, en l’absence du Premier ministre.

Le Président, édifié, en est abasourdi. L’après-midi même, il dicte directement à l’agence Tap le texte du communiqué " limogeant " Mzali ; et cela sans l’avoir même convoqué.

Rachid Sfar, puis Zine El Abidine Ben Ali se succèdent comme Premiers ministres. En vain. C’est l’impasse, et la crise politique et économique s’amplifiait. A la source, à Carthage, Bourguiba est désorienté tandis que la déficience du " pouvoir central " devient manifeste; tunis capitale chancelait : le pouvoir de la rue s’imposait de jour en jour avec l’affrontement quotidien les forces de l’ordre et les manifestants de plus en plus nombreux qui se réclamaient du MTI (Mouvement tunisien islamique)

Le pays partait dangereusement à la dérive et semblait se diriger inévitablement vers l’abîme. Le changement politique au sommet, viendra sauver la Tunisie des périls qui la guettaient : ceux de l’obscurantisme et de l’anarchie.

Le 7 novembre 1987, à 4 heures du matin, par un coup de téléphone discret de Tunis, j’apprends " le Changement ". Je réveille Ben Yahmed, Masmoudi et quelques autres amis et nous nous mettons à l’écoute pour entendre à 6 heures la déclaration pathétique du nouveau chef de l’Etat : Zine El Abidine Ben Ali, qui proclamait notamment : " Notre peuple a accédé à un degré de conscience et de maturité qui permet à tous ses fils de vivre dans le cadre d’un régime républicain qui confère aux institutions toute leur importance et qui institue les conditions de démocratie responsable fondée sur la base de la souveraineté du peuple (...) Notre peuple mérite une vie politique évoluée et organisée, basée à juste titre sur le multipartisme politique et les organisations populaires (...) Nous veillerons à donner au Droit sa légitimité (...).

J’adresse aussitôt un message au nouveau Président, où je déclare notamment ; " L’espoir et la confiance reprennent chez tous les patriotes , leur adhésion est totale à votre première déclaration et leur engagement sera enthousiaste pour le renouveau dans la concorde et la fraternité... " .

Le 29 septembre 1989, juste quarante huit heures après le limogeage du Premier ministre Hédi Baccouche, le Président Ben Ali me fait dire par l’ambassadeur à Paris, Brahim Turki, qu’il " souhaite que je rentre et que je lui fasse confiance... ". Je réponds positivement et retrouve avec émotion mon pays après quatre ans d’absence.

La première République tunisienne, dans sa philosophie moderniste est une donnée politique irréversible. L’acquis culturel et social de l’homme et de la femme tunisiens en sont les meilleurs garants. Bourguiba restera l’un des grands hommes de ce XXeme siècle.

Néanmoins , cette République a besoin d’ajustement en fonction des exigences d’une nouvelle ère qui, avec le XXIème siècle, s’annonce gourmande de liberté et de démocratie , avide de bien-être individuel et de prospérité nationale. Après la chute du mur de Berlin et les métamorphoses des pays de l’Est, la consolidation de l’Europe, le réveil de l’Asie et le nouveau poids politique de l’Amérique, le monde a commencé sa mue et atteindra tantôt un nouvel équilibre politique et économique qui sera drastique et sévère surtout pour les pays en voie de développement.

Aujourd’hui, l’interdépendance est une réalité intangible et la mondialisation de l’économie est une conséquence inéluctable. " L’économie de marché " - adaptée à notre conjoncture spécifique- et la " démocratie politique " vont de pair, et deviennent des impératifs catégoriques pour la survie de toute nation et pour la prospérité de tout pays.

Pour notre région maghrébine, il ne s’agit plus de fuir la démocratie et de la considérer malencontreusement comme un " vice de l’Occident ", mais de l’adopter dans toute sa plénitude comme la vertu universelle. Il est urgent et impérieux aussi pour nos pays d’accomplir la modernité dans toutes ses dimensions avec la séparation et la démarcation entre la religion et la politique;

Le chemin est, certes, ardu, mais il n’y a pas d’alternative ; c’est la seule voie qui puisse garantir au Maghreb, et au-delà du monde arabe, sa stabilité, son développement et son progrès.

 

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Commentaire d'une lecture à chaud. c'est une piéce à verser dans l'histoire du Maghreb et   de la Tunisie contemporaine spécifiquement, mais c'est aussi courageux de témoigner pour un Bourguiba oublié par ceux-là  même qui l'ont encensé.

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