Colloque sur les droits de la personne en Tunisie
Le vendredi 6 novembre 1998
Université de Montréal
avec
Ahmad Manaï, auteur du Supplice Tunisien. Le Jardin Secret de Ben Ali, La Découverte, Paris, 1995
et
Lise Garon, auteure de Le Silence Tunisien, Les Alliances Dangereuses au Maghreb, Harmattan, Paris-Montréal, 1998
Jooneed KHAN
Chroniqueur, Politique internationale
La Presse, Montréal
Mesdames et Messieurs, chers panélistes, combattants tunisiens, maghrébins et de tous pays
Un rapide coup doeil sur la presse tunisienne de ces derniers jours disponible sur lInternet nous apprend que le président Ben Ali a signé tel projet de loi, reçu tel ou tel ministre ou pdg, accepté les lettres de créances de tel ambassadeur, dépêché des missions daffaires dans tel ou tel pays.
Nous apprenons que la production et les exportations de poissons et de dattes augmentent, mais que celles de lhuile dolive baissent, que le tourisme est à la hausse, que la Tunisie compte 11.000 ingénieurs et 200.000 cartes de crédit, que le secteur privé a recruté 4.600 diplômés duniversité dans le cadre dune campagne dembauche commencée en juin.
Cette presse nous apprend aussi que la Tunisie a signé des contrats avec la firme canadienne Eurogas International et la firme américaine GHP Exploration pour lexploration dhydrocarbures dans le sud du pays, le long de la frontière algérienne, que le portugaise Cimpor et lespagnole Uniland ont acquis deux cimenteries pour 400 millions de dollars cash, ce qui doit aider le Trésor tunisien à financer le déficit budgétaire, que 747 firmes sur un total visé de 2000 ont déjà adopté des plans de modernisation pour faire face à la concurrence mondiale, que les ministres de lÉnergie de sept pays méditerranéens (Tunisie, Maroc, Algérie, Libye, Égypte, Espagne et Italie) se sont rencontrés à Rome pour discuter de moderniser leurs systèmes délectricité en vue de les relier en un réseau régional, et que le président français Jacques Chirac a effectué en Tunisie un "visite privée" de trois jours au cours de laquelle il a eu des entretiens avec le président Ben Ali.
Enfin, en marge dabondantes nouvelles sur les fortunes et infortunes des équipes de football nationales, la presse tuinisienne nous apprend que la Chambre des députés a adopté un amendement à la loi sur les passeports.
Pour les détails, il faut consulter lagence Reuter, qui nous dit que la nouvelle loi soumet désormais à lapprobation des tribunaux le retrait des passeports aux citoyens tunisiens. Retrait des passeports? Cest malheureusement une réalité dans ce pays de tourisme, de dattes, de poissons, dhuile dolive et dhydrocarbures, de modernisation et de mondialisation, réalité que vivent plus particulièrement les critiques du pouvoir et les militants des droits de la personne.
La nouvelle loi était aussitôt dénoncé par certains députés, dont lindépendant Salem Rejeb, et les organisations de droits comme une manoeuvre de ladministration pour faire couvrir ses pratiques anti-démocratiques par les tribunaux.
La vie, la vraie vie quotidienne des Tunisiennes et Tunisiens, ce nest pas dans la presse nationale quon peut la voir vibrer et lutter. Cest plutôt par les récits de Tunisiens dici rentrés de visites déchirantes au pays natal, et parfois par des films réalisés par des exilés, comme Essaïda de Mohamed Zran ou même Demain Je Brûle de Mohamed Ben Smaïl projetés la semaine dernière à Montréal, quon arrive à la toucher du doigt. "Cest lÉtat policier omniprésent, cest la peur, cest la malvie avec lexode rural, le chômage explosif, des salaires de misère, face à une petite élite omnipuissante, jouisseuse et corrompue", disent-ils en substance, en demandant bien sûr à ne pas être identifiés, afin de protéger leurs familles restées là-bas et de conserver leurs passeports.
Ça prend une visite au site de Freedom House, à Londres, pour découvrir que le général Ben Ali se classe 19e dans un douteux palmarès des 25 principaux ennemis de la liberté dexpression et de liberté de la presse dans le monde, après le général soudanais Omar al-Béchir et avant le général algérien Liamine Zéroual. La même organisation cote la Tunisie de Ben Ali à 6 pour les droits politiques et 5 pour les libertés civiles, sur une échelle de 1 à 7 où 1 représente la maximum de libertés et 7 le minimum.
Et lorganisation humanitaire Amnesty International rapportait cette semaine que les violations des droits de la personne et les persécutions à légard de celles et ceux qui essaient de les défendre se multiplient en Tunisie malgré les efforts de "propagande" du gouvernement pour améliorer son image dans ce domaine.
"En plus de lemprisonnement, de la torture et du harcèlement, les autorités ont introduit les écoutes téléphoniques, linterception des télécopies et du courrier", affirme lorganisation dans un rapport rendu public à Londres mercredi.
"Elles ont même entrepris des campagnes diffamatoires, en diffusant des montages photo et vidéo montrant leurs critiques dans des positions compromettantes, pour intimider les défenseurs de droits humains et entraver leurs activités", affirme Amnesty, qui poursuit : "Les autorités ont pris les défenseurs des droits de la personne comme ultime cible dans le contexte de leur intolérance croissante à légard de toute dissension, critique ou opposition politique ces huit dernières années".
Le rapport cite le vice-président de la Ligue tunisienne des droits de lHomme, Khemaïs Ksila, lancien président de la ligue Moncef Marzouki, "quotidiennement harcelé", lavocat Najib Hosni, les avocates Radhia Nasraoui et Najet Yaqoubi, et lopposant Mohamed Moada.
La section canadienne-francophone dAmnistie affirmait de son côté, dans un communiqué émis mercredi : "Les autorités tunisiennes nont épargné aucun effort pour essayer daméliorer leur image en matière de droits humains, créant différentes institutions officielles de défense de droits ainsi quun site Internet appelé de manière trompeuse <http://www.amnesty-tunisia.org> et diffusant la propagande officielle sur le sujet. En outre, laccès au site dAmnistie internationale et à dautres sites Web contenant des informations sur la situation des droits humains en Tunisie est bloqué".
Dans la foulée, Liberty for the Muslim World, une organisation basée à Londres, dénonçait pour sa part la répression contre les familles et les amis des opposants et critiques du régime en exil.
La Tunisie a beau avoir un Parlement et des tribunaux, exporter dattes, poissons et huile dolive, céder des cimenteries et des concessions dhydrocarbures aux intérêts étrangers, accueillir des touristes européens et nord-américains en nombre croissant, et servir de lieu de villégiature au chef de lÉtat français, son gouvernement ne saurait être qualifié de démocratique; il se caractérise en fait par un anti-démocratisme militant, ouvert et sournois à la fois, en tout cas totalitaire et tentaculaire.
Cette Tunisie là, province rapprochée de lempire néolibérale dominée par le G-7, souvent appelé "Groupe de démocraties industrielles" dans nos médias, nest pas, elle, vouée à la démocratie. Elle sérige même en modèle danti-démocratie, en une sorte de laboratoire de totalitarisme soft, à visage rassurant, voire convivial envers létranger.
Hier lennemi était communiste, aujourdhui il est islamiste, démocrate ou libertaire. LaTunisie a beau tenir sa spécificité historique et culturelle propre, du Maroc à la Palestine, le cri dominant est le même : pérennité des castes au pouvoir et lutte au terrorisme. La Tunisie ny échappe pas. Entre États arabes seulement, elle est en bonne compagnie au chapitre des violations et privations des libertés, figurant avec lAlgérie, lArabie saoudite, Bahrein, Djibouti, lÉgypte, lIrak, le Koweït, le Liban, la Mauritanie, le Maroc, le Qatar, la Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen au palmarès noir de Freedom House.
Au nom de la séparation entre lÉtat et la religion, lÉtat fait la guerre aux islamistes en Algérie, mais aussi en Tunisie et ailleurs. Or selon une tradition que Rachid Ghannouchi, le dirigeant en exil du mouvement tunisien Al-Nahda, fait remonter aux premiers siècles de lislam, cest lÉtat arabe lui-même qui a intégré la religion à la politique, en instrumentalisant lislam comme axe de gestion stratégique. Quand limam de la mosquée est issu du ministère de lIntérieur, on ne peut guère parler de séparation de lÉtat et de lÉglise.
Il nest pas inutile ici de souligner que Thomas Jefferson, lun des architectes de la Révolution américaine, écrivait dans une lettre à une association baptiste en 1802 que le mur entre lÉglise et lÉtat signifie que cest lÉtat qui ne doit pas simmiscer dans les affaires de lÉglise car "la religion est une affaire qui relève strictement du rapport entre lêtre humain et son Dieu".
Les Tunisiens qui se battent courageusement pour la démocratie affrontent certes lÉtat benaliste et la "démocratie benalisée" sur le terrain; mais en fait, cest le système mondial quils défient. Ils doivent pouvoir compter sur la solidarité de celles et ceux qui, au Québec et au Canada, tiennent vraiment à la démocratie, à une démocratie universelle et indivise, comme ces courageux étudiants de Vancouver aspergés au poivre de cayenne par les autorités canadiennes pour avoir osé dénoncer, ici, la "démocratie golkarisée" derrière laquelle se dissimule la dictature en Indonésie.
LEmpire américain donne le ton. "La Tunisie est un pays qui a fait des progrès impressionnants en vue détablir une économie de marché diversifiée au cours des 10 dernières années", notait le secrétariat dÉtat en 1996, quoiquil soulignait aussi, dans un autre rapport, que le parti RCD
de Ben Ali et ses prédécesseurs directs ont monopolisé le pouvoir en Tunisie depuis 1956, que la Chambre des députés est un Parlement tampon, et que le droit des citoyens de changer de gouvernement par des moyens démocratiques reste à démontrer.
Je salue ici le courage de mes confrères et consoeurs du magazine Maghreb Observateur, qui ont publié en février un dossier choc sur lunivers carcéral du général Ben Ali. Le fait que jen ai pris connaissance seulement dans le cadre de la recherche en vue de ce colloque indique certes mes propres manquements, mais cela indique aussi combien demeure incomplet le réseau déchanges nécessaire à ce combat transnational, même dans Montréal.
Permettez-moi enfin de vous communiquer les propos dun infatigable militant tunisien des droits de la personne, Ali Saïdi, qui sest beaucoup démené pour sensibiliser le Canada et le Québec à la répression dans son pays natal.
"Voilà des années que les Tunisiens de létranger vivent au rythme des éternuements dun système qui sétait fait le chantre des droits de la personne pour séduire de nombreux militants des années 1970. Les promesses du 7 novembre 1987 avaient suscité un espoir, mais cet espoir sest vite dissipé. Le danger qui nous menace aujourdhui, cest lacceptation dun état administratif se contrôlant lui-même et ne prospérant que pour une poignée de protégés, qui a fait main basse sur les valeurs et les idéaux pour lesquels nous militons.
"Pays de mes racines, je te chéris, bien que ladministration mait banni sans procès et mait refusé en 1995 un passeport que je pensais être un droit, pour lunique raison davoir rappelé au pouvoir ses propres lois et règles et ses propres obligations contractuelles et conventionnelles.
`La situation mérite réflexion. Vous le faites aujourdhui à Montréal. Je me joins à vous pour relayer lappel des démocrates afn de rompre avec le système du parti unique et de concrétiser les principes fondamentaux de souveraineté populaire, dÉtat de droit, de séparation des pouvoirs, dintégrité physique du citoyen, et de suprématie des instituitions sur les personnes et les intérêts privés, afin que la Tunisie joue son rôle dynamique dans la construction du Maghreb et occupe la place qui lui revient dans lespace méditerranéen".
Nos deux panélistes, Mme Lise Garon et Monsieur Ahmad Manaï, sont nettement mieux placés que moi pour vous entretenir du cas tunisien et plus particulièrement du phénomène Ben Ali. Mme Garon, professeure de communication publique à lUniversité Laval, a consactré ses recherches à lévolution des libertés publiques au Maghreb. Elle est lauteure du livre Le Silence Tunisien, Les Alliances Dangereuses au Maghreb, paru cette année chez LHarmattan. Monsieur Manai, agronome, est rescapé dun des repaires des Renseignements généraux tunisiens. De retour au pays pour célébrer le Ramadan en famille, il est traqué, arrêté, torturé par les services spéciaux du général auteur du coup dÉtat de 1987, triomphalement élu et réélu depuis : Ahmad Manaï avait commis lerreur de se présenter comme candidat indépendant aux législatives davril 1989, et la persécution népargnera ni son épouse ni ses enfants retenus en otages. Il est lauteur du livre Supplice Tunisien, Le Jardin Secret du général Ben Ali, publié en 1995 aux éditions La Découverte, récit quil clôt avec la relation de lévasion de sa famille de Tunisie pour le rejoindre en exil - où les tentacules du pouvoir benaliste lont rejoint : il porte encore les cicatrices de deux agressions subies à Paris en 1996 et 1997 aux mains de sbires du régime de Carthage.
retour à l'accueil cliquez ici