El Watan (quotidient algérien) 17 aout 2000
PRISONS DE TUNISIE / Témoignage d'un évadé algérien
L'audience au tribunal se résume comme suit :
«Avez-vous vendu la drogue oui ou non ?», lance le président. «Mais, monsieur le président, je vais...».
«Répondez à la question !» reprit-il.
Ça s'arrête là. Même si vous répondez non, c'est la même chose ?
3 ans de prison.
Le fourgon? l'arrivée à la prison de Mornag.
Il y avait beaucoup d'Algériens, de Blida,
d'Oran, de Annaba, d'El Kala, de Tébessa, d'Alger et bien sûr, beaucoup de Tunisiens. Je
ne peux pas dire le nombre de prisonniers, mais cette population était répartie sur 3
étages.
Dans la grande salle où j'étais, il n'y avait pas assez de lits, alors
on les rapprochait les uns des autres et on se serrait à quatre ou cinq
sur 2 lits.
Les autres dormaient à même le sol sur le
passage, sous les lits,
près de la porte... Il y avait un seul WC pour tout le monde et le
matin, c'est la chaîne jusqu'à l'heure du repas avec les odeurs nauséabondes.
Nous avions choisi, moi, mon ami et un Marocain que nous avions connu, un
coin près d'une fenêtre avec des barreaux. Tous les jours, c'était la même
chose, réveil, chaîne pour les besoins, 10 minutes de promenade, «repas» (750 g de
pain en 24 h et un légume bouilli).
Ce régime d'ascète m'a fait perdre 15 kg. En 16 mois de détention, j'ai reçu une seule visite, celle de ma famille. Les Algériens s'attendent à ce que les services consulaires dépêchent un fonctionnaire pour s'enquérir de leur état mais de ce côté-là, il ne fallait pas beaucoup espérer, encore moins du Croissant-Rouge ou de la Croix-Rouge. Nous étions condamnés à endurer et à subir, il ne fallait surtout pas se résigner et accepter cela.
Je m'étais promis que je ne resterai
pas ainsi, il fallait que je m'évade (et je l'ai fait !). J'en parlais à mes deux amis
et nous nous étions mis d'accord. Nous avions d'abord commencé par surveiller les gardes
sur les miradors. Nous nous étions aperçus qu'à l'aube, heure de la relève, la garde
était moins vigilante puisque tous rentrent pour s'abriter dans l'aile
administrative.
C'est ce moment-là que nous avions choisi. Nous nous étions procurés une petite scie à
métaux que nous utilisions la nuit pour scier les
barreaux de la fenêtre qui donnait sur la cour de la prison. Il nous a fallu 10
nuits pour scier 2 barreaux. On recouvrait de savon les barreaux sciés et on
remettait dessus la sciure rouillée pour ne pas éveiller les soupçons.
Ça a marché et les gardiens ne se sont aperçus de rien. Nous avions
confectionné des cordes avec des draps et cette nuit-là, tout était prêt pour la
cavale.
Personne n'avait dormi, on attendait tous l'aube. Un Tunisien qui avait
remarqué nos activités était venu nous demander s'il pouvait s'évader
avec nous, nous l'avons pris avec nous. Le 9 septembre 19..., entre 5 h 30 et 6 h du
matin, je fixai la corde aux deux barreaux restants et la balançai dans la cour. Le
Marocain descendit le premier, je le suivais, ensuite le Tunisien et enfin mon ami
Ahmed. Une fois dans la cour, nous avions escaladé la grosse conduite d'eau qui
descendait du réservoir sur le toit de l'administration. De là, nous avions sauté
sur un grand hangar puis sur les toits des maisons voisines de la prison. L'évasion
a duré en tout et pour tout 10 minutes et les gardiens, comme prévu, ne se sont doutés
de rien ; fatigués qu'ils sont par une nuit de veille et sécurisés par la lumière du
jour. Nous étions dehors, enfin libres ! L'alerte n'avait pas encore été donnée et
nous sommes sortis de l'agglomération. Nous nous sommes réfugiés au Djebel Bougrine. Le
Marocain était parti de son côté et nous ne l'avions plus revu, tous trois nous
avions continué ensemble. Plus tard, j'ai su que c'est la femme d'un gardien habitant
l'administration qui, en voyant les cordes en drap, avait déclenché l'alarme mais nous
étions déjà loin. Il faisait très chaud ce septembre là et mon ami Ahmed avait très
soif. Eh bien, croyez-moi ou pas, il a bu son urine. Nous avions passé notre
première nuit avec les morts dans le cimetière de Hammam Lenf.
Le lendemain, le Tunisien est parti du côté de Sousse et nous, nous
avions continué sur Tunis. Nous marchions surtout la nuit et le jour, nous évitions les
routes, nous suivions la même direction mais à un
kilomètre en parallèle, par rapport à la nationale, pour ne pas nous égarer, nous
contournions les douars et les lieux habités. A Manouba, nous avions rencontré un
Algérien de passage qui nous a donné 5 dinars tunisiens. Cela nous a permis de
prendre le train mais comme tout le monde remarquait nos vêtements qui étaient
sales et déchirés, nous sommes descendus deux ou trois gares plus loin et nous avons dû
poursuivre à pied. Il nous a fallu 4 jours de marche pour arriver à Ghardimaou. Nous
avions franchi la frontière de nuit et le lendemain, nous étions sur le territoire
algérien. Là, nous nous sommes reposés et un berger nous a ramené à manger.
Nous étions chez nous, nous avons réussi. Quel que soit ce qui pouvait nous
arriver en Algérie,
j'étais prêt à l'accepter, j'étais chez moi parmi les miens.
L'enfer, je l'ai laissé là-bas, à des
centaines de kilomètres. Le
cauchemar était terminé. Aujourd'hui, j'ai repris mon métier de pâtissier, je
travaille, j'ai une famille. On m'offrirait tout l'or du monde, jje ne mettrai jamais plus
les pieds en Tunisie. Jusqu'à ce jour, les détenus algériens libérés viennent
me voir parce qu'on leur a raconté mon histoire.
J'ai appris qu'une heure après mon évasion, le directeur général des
prisons tunisiennes était arrivé à Mornag, il n'arrivait pas à croire
que des détenus se soient évadés. Il avait accusé les gardiens d'avoir
touché de l'argent et d'avoir fait sortir les condamnés par la porte. Ça
n'était jamais arrivé auparavant. C'était inconcevable, un prisonnier qui
s'évade d'un pénitencier tunisien, c'était impossible et pourtant nous l'avons fait. Je
vous raconte mon histoire parce qu'au moment où je vous parle, il y a encore
des Algériens qui souffrent là-bas et qui «bénéficient encore d'un traitement
de faveur».
Par M. Rahmani
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