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10 Juillet 2000 - SOCIETE
De notre envoyé spécial
Sa vie est suspendue à un colis postal venu de France. Dans sa chambre de l'hôpital La Rabta à Tunis, Foued, trente-deux ans, fils d'un fonctionnaire de l'UNESCO, ne dispose que de ce lien avec sa famille vivant à Paris pour soigner l'infection qui lui ronge le sang.
La trithérapie, traitement des " riches " contre le VIH, n'est pas disponible à l'Assistance publique tunisienne. En attendant d'avoir les fonds nécessaires, elle laisse les malades de ce mal tabou mourir sans soins, en réprouvés de la société et de la religion.
Foued a appris sa séropositivé après trois mois de détention, alors qu'il purgeait une peine de quatre ans pour détention et usage de haschisch. Une fièvre qui ne tombait pas malgré les soins, un test positif, et il a été fiché au ministère de l'Intérieur et au ministère de la Santé, comme les quatre-vingts cas annuels officiels de sida que compte la Tunisie.
Depuis quatre mois, Foued partage sa chambre, où nul n'ose entrer, avec un autre malade, Belhamid, " le bombardier de Tunis ", en phase terminale. Cet ancien boxeur de quarante ans a contracté la maladie alors qu'il était héroïnomane en France et en Espagne. Aujourd'hui, il baigne dans ses excréments, que le personnel refuse de nettoyer, par peur, par ignorance des modes de contamination et par superstition. La dernière lueur qui transperce ses yeux de cadavre apparaît quand Foued partage avec lui les pilules de la vie, en lui offrant un mois de sa trithérapie. Ces soins sont les seuls auxquels il a accès. L'AZT n'est plus distribué, et seules les maladies opportunistes comme la tuberculose sont soignées.
Seule sa sour, enceinte de huit mois, ose briser le tabou et vient le voir dans sa chambre de quarantaine à l'hôpital. Pour éviter, dans les statistiques, un mort du sida à l'hôpital, on lui a demandé de ramener ce corps, qui n'est plus qu'un amoncellement d'os quasiment paralysés, chez elle.
" Aujourd'hui, je préférerais mourir, lance-t-il. Il y a quatre mois que je ne suis pas sorti de ce lit et je ne vois jamais de médecin. Pour moi, il n'y a plus d'espoir. Quand je regarde devant moi, je vois tout noir, je ne vois que la souffrance et la mort. "
Au mur est placardée l'unique feuille de soins du précédent malade, décédé avant l'arrivée de Belhamid. Personne n'a pris le temps de la changer. " Les chirurgiens, dès qu'ils savent que nous sommes séropositifs, refusent de nous opérer ", raconte Foued, qui, constellé de ganglions, attend une biopsie qui lui est refusée depuis des mois. Grâce à l'association AIDES, son père lui envoie régulièrement trois mois de traitement. Charge à lui de tenir avec ça. Toutes les huit heures, il prend ses médicaments au jugé, sans effectuer de test, apprenti sorcier de son propre corps.
" Avant de prendre ce traitement, je me croyais sort, se souvient-il. J'avais perdu trente kilos et ne pouvais me déplacer que dans un fauteuil roulant. J'avais les jambes complètement paralysées. Six mois après l'arrivée du premier colis, j'étais remis sur pied. Quasiment un miracle. "
Foued et Belhamid sont les deux seuls cas de sida hospitalisés à Tunis, ville de 1,2 million d'habitants qui n'échappe pas à la prostitution féminine et masculine et où l'héroïne, malgré la répression sévère des usagers, a fait son apparition dans certains cercles allant s'agrandissant. Il n'existe que huit cents cas officiels de personnes séropositives dans tout le pays. Les fourchettes officieuses vont jusqu'à multiplier ce chiffre par dix.
" Avec soixante-dix nouveaux cas par an, la situation du sida en Tunisie est alarmante. C'est un phénomène de tache d'huile, constate le docteur Amen Tiouiri, professeur agrégé et chef de service adjoint pour les maladies infectieuses. Pour la plupart des malades, il s'agit de jeunes issus d'un milieu déshérité et qui sont partis chercher du travail à l'étranger. Le sida est considéré ici comme une maladie importée. "
" Pour les Tunisiens, le sida est lié à la délinquance, à la toxicomanie, à la prostitution, surenchérit un interne, membre de l'association toute nouvellement créée Amal (espoir) Sida. La plupart des malades perdent leur travail et sont reniés par leur famille, condamnés doublement par le virus et par la société. Ils sont violemment rejetés par notre culture arabo-musulmane, qui y voit un châtiment de Dieu. Nous devons avant tout travailler à changer les mentalités. "
Quant à Foued et Belhamid, leur condamnation sociale est de tenter de survivre ensemble, l'un regardant mourir l'autre à petit feu dans l'indifférence générale, comme une prémonition de ce qui l'attend sur ce lit d'hôpital crasseux.
Marc Leras
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- Lundi 10 Juillet 2000
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