Pourquoi Ali Seghaier a décidé de vendre ses enfants

et maintenant décide d'entamer une grève de la faim

2éme jour de la grève de la faim du prisonnier politique

Ali Seghaier

 

Au 2éme jour de la gréve de faim du prisonnier politique Ali Sghaier Ben Salem il est utile de rappeler le contenu de la lettre qu'il avait envoyé en juin dernier au Dr. Moncef MARZOUKI qui a publié cette déclaration le 9 juin 2000.


DECLARATION


Dans mon pays aujourd'hui un peuple sans souveraineté, un Etat sans crédibilité, une politique sans boussole et des enfants à vendre.

   Jeudi 8 juin, au milieu du souk de la ville de Douz,  dans le Sud tunisien, dans la partie destinée au commerce du bétail, s'est installé un instituteur affamé depuis trois jours. M. Ali Sghaïer Ben Salem Ben Mohamed  proposait ses quatre enfants aussi affamés que lui, à la vente.

Voici le texte de la lettre qu'il m'a envoyée et que je prends sur ma responsabilité de la faire parvenir au peuple tunisien et à tous les défenseurs de la dignité de l'Homme dans le monde.

"J'ai passé de nombreuses années dans les prisons du régime en Tunisie, sous l'accusation d'appartenance à association non autorisée. J'y ai connu toutes sortes de tortures et d'humiliations, dont je souhaiterais perdre jusqu'au souvenir , tellement cela était dur, cruel.
   Ensuite, je suis sorti de prison et j'ai été jeté dans les tourments de la société. Je me suis retrouvé confronté à une longue liste d'interdits : interdit de travailler, interdit de voyager, interdit d'exprimer la moindre revendication civique, fût-elle modeste. Je me suis retrouvé dans une prison encore plus grande. J'ai tenté de trouver un travail, quel qu'il fût, pour
pouvoir subvenir aux besoins alimentaires de mes enfants. Je n'y suis pas parvenu, car les agents de la sécurité ont terrorisé tout le monde et les ont menacés de toutes les foudres s'ils venaient à m'apporter toute forme d'aide ou si d'aucun osait m'employer pour n'importe quelle tâche.
   Toutes les voies s'étaient fermées devant moi et je me suis retrouvé incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires de mes enfants, alors que j'avais maintes fois tenté de trouver un emploi quel qu'il soit par lequel j'aurais sauvegardé ma dignité, même s'il ne permettait que le strict nécessaire.
   Il n'est rien de plus cruel pour un père que de voir ses enfants se tortiller de faim et se gangrener de maladie, alors qu'il reste plongé dans l'impuissance, désoeuvré et ne voyant aucun début de solution qui le sortirait du drame, face à un régime qui nous prive des ressources d'une vie digne, comme il prive les chômeurs de la carte de soins. Ce sont là des châtiments collectifs que prohibent toutes les législations sans exception.
Dans le même temps, le pouvoir prétend préserver les droits de l'homme. Cela peut être vrai à un certain point, mais à la condition que l'homme en question soit affilié au parti au pouvoir et donc un supporter du régime en place.
Pour toutes ces raisons, j'ai résolu de proposer mes enfants à la vente.
Peut-être parviendrais-je ainsi à secouer quelques consciences qui pourraient partager mon drame et celui de milliers de déshérités comme moi".



   Pour ce qui précède, je dis aux Tunisiens : ceci n'est qu'un échantillon des drames silencieux dont souffre notre peuple.

Parce que c'est le pouvoir qui transgresse à tout bout de champs les lois élémentaires de la patrie et du monde,
parce que, durant des années, il a confisqué la plupart des droits
individuels et la totalité des libertés collectives du peuple, se contentant d'une politique changeante visant à tromper l'opinion,
parce que ce pouvoir refuse de prendre la mesure incontournable qu'est l'amnistie générale en vue de mettre fin à ces drames qui heurtent la conscience. Cela induirait la libération de tous les prisonniers politiques, la réintégration de tous ceux qui ont été renvoyés de leur travail, le retour en toute sécurité des exilés, la levée de toutes les restrictions à l'exercice des droits et libertés énoncés dans la Déclaration universelle,

Pour tout cela donc, il ne nous reste pas d'autre choix que de renforcer la lutte pour la dignité de la Tunisie et des Tunisiens.
Avançons partout dans la discipline et le calme, en utilisant tous les moyens pacifiques, en vue de recouvrer nos droits imprescriptibles, protégés que nous serons par la Constitution et par les traités internationaux régissant les libertés.
Que le mot d'ordre de cette étape soit : Désormais, plus de
peur et plus d'humilité, pour qu'aucun Tunisien ne soit contraint, en un jour noir, de proposer ses enfants à la vente au marché des moutons et des chèvres.

9 juin 2000