| Rapport de Reporters
sans frontières
La censure : un élément du pouvoir du président Ben Ali
Depuis l'éviction du président Habib Bourguiba par Zine El-Abidine Ben Ali, le 7
novembre 1987, le pouvoir a cherché à prendre en main l'information, et y a réussi.
Aujourd'hui, la liberté de la presse est inexistante en Tunisie. L'information est un
élément fondamental de l'Etat-policier mis en place par M. Ben Ali : elle est gérée
directement par une cellule au palais présidentiel et une Direction générale de
l'Information, sous la tutelle des services du Premier ministre, qui a remplacé le
secrétariat d'Etat à l'Information dissous en octobre 1997. Toutes les institutions
susceptibles de constituer des contre-pouvoirs face au régime ont été méthodiquement
placées sous tutelle : la magistrature, le Parlement, les associations, les syndicats,
les partis politiques, l'Université, etc. Le verrouillage du système s'est fondé sur la
peur et la corruption. Le pouvoir a agi à la fois par la répression directe, comme les
injonctions, les saisies, la suppression des annonces publicitaires ou les arrestations de
journalistes, mais aussi à travers des "récompenses", telles que les
subventions des journaux, les budgets publicitaires importants, les projets sociaux
réservés aux journalistes, les promotions, etc.
A la fin de la présidence de Habib Bourguiba, dans les années 1977-1987, plusieurs
titres (Le Phare, Al-Raï , Le Maghreb, etc.), jaloux de leur indépendance
et de leur ton critique, ont témoigné de l'existence d'une relative liberté de la
presse. Même si des tabous ont toujours prévalu, comme la présidence à vie de
Bourguiba ou l'influence de la femme du Président, Ouassila Bourguiba, ces journaux ont
développé, à travers tribunes libres et caricatures, une culture de l'impertinence chez
les journalistes. Mais cette presse d'opinion n'a pas survécu aux pressions du nouveau
Président. Ainsi, en décembre 1987, soit un mois après l'arrivée au pouvoir de Zine
El-Abidine Ben Ali, l'hebdomadaire arabophone Al-Raï, né en 1977, disparaît :
après qu'un numéro spécial, comprenant un article sur les capacités du nouveau pouvoir
à tolérer la critique, a été bloqué à l'imprimerie, les pressions exercées sur son
directeur ont finalement eu raison du journal. En 1988, Le Phare, hebdomadaire
francophone satirique, fondé en 1979, est définitivement fermé après la
parution de cinq numéros de sa nouvelle série. Le sixième numéro est saisi en raison
d'un article sur les personnalités politiques en vue. En novembre, le journal avait
dénoncé les pressions du pouvoir : "l'Etat proclame tout haut, pour se faire
valoir, les libertés qu'il jugule tout bas pour asseoir son contrôle. Les limites
informelles tracées par ce dosage de séduction et d'intimidation sont, en général,
signifiées sans que trace matérielle ne demeure de la procédure de convocation directe
ou de communication téléphonique destinées à la mise en garde contre la mention des
partis politiques non reconnus, la gêne que tel pays encourrait ou l'inopportunité de
tel article consacré à un dirigeant indésirable de l'opposition".
En mars 1991, Le Maghreb, hebdomadaire en français et en arabe, est
administrativement suspendu et son directeur, Omar S'habou, condamné à quatorze mois de
prison pour "diffamation, publication de fausses nouvelles et offense à l'égard
d'un membre du gouvernement". Ce journal avait refusé, depuis 1989, les pressions du
pouvoir visant à infléchir sa position concernant les islamistes : le gouvernement
avait, ainsi, exigé le changement de la couverture du numéro du 16 juin 1989, sur
laquelle des membres du gouvernement avaient été mis sur le même plan que les leaders
d'un parti d'opposition non reconnu.
La presse contrôlée par le pouvoir a imposé un véritable "black-out" sur
les informations provenant des cinq ou six associations, sur les six mille que compte le
pays, qui tentent de préserver leur indépendance. Leurs communiqués ne sont presque
jamais repris par les médias, sauf dans la presse de certains partis (voir infra). Ainsi,
en 1993, l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) a voulu publier les actes
d'un colloque international qui avait eu lieu à Tunis sur les violences commises à
l'encontre des femmes. Alors que deux mille exemplaires avaient été imprimés, le
ministère de l'Intérieur a refusé de délivrer l'autorisation du dépôt légal à
l'imprimeur, sans fournir d'explication, ce qui a entraîné leur immobilisation, toujours
actuelle. N'étant pas affiliée au pouvoir, l'ATFD souffre non seulement d'un ostracisme
de la part de la presse, mais ses membres ont été la cible de campagnes injurieuses dans
la presse à scandales, et notamment dans Al-Hadath.
Mais la censure ne concerne pas seulement les questions politiques, et notamment la
situation des droits de l'homme, elle vise également les sujets culturels. Depuis 1995,
date de son éviction de son poste de directeur du Conservatoire de musique, le
compositeur Mohamed Guerfi, célèbre dans le pays, est interdit de spectacle, sa musique
exclue de l'antenne à la radiotélévision d'Etat. En juin-août 1998, l'artiste a
publié des chroniques culturelles dans le quotidien El-Sabah. Cinq tribunes, qui
fustigeaient la politique culturelle d'une administration toute-puissante, et notamment le
gaspillage des fonds publics, ont valu à leur auteur d'être poursuivi par le ministère
de la Culture pour "diffamation". Le 24 avril 1999, le compositeur est condamné
à une amende de 200 dinars (1 000 francs). En appel, la peine a été ramenée à 50
dinars (250 francs).
Pour contourner cette chape de plomb, la population a développé des "réflexes
d'auto-information" : la moindre information officieuse est relayée par la rumeur,
les articles de la presse étrangère, reçus par fax et photocopiés, circulent
"sous le manteau", les télévisions étrangères, notamment satellitaires,
connaissent une audience croissante. Dernier exemple en date : en mars 1999, un article
sur la "responsabilité de l'intellectuel musulman" de Mohamed Talbi, grand
islamologue et doyen de l'Université de Tunis, qui s'était opposé à une circulaire de
1996 obligeant les universitaires à soumettre au ministère le contenu des colloques, la
liste de leurs participants et les textes des interventions est largement diffusé
"de la main à la main", puis publié par le quotidien arabe de Londres El-Hayat.
Un système d'information verrouillé
La presse tunisienne se caractérise aujourd'hui par une uniformité de ton. L'opinion
publique est totalement sevrée d'informations. Ainsi, aucun Tunisien n'est capable de
donner une estimation du taux de chômage. Toute information susceptible de constituer une
critique du régime est, de fait, interdite. Même dans des secteurs qui semblent
éloignés des enjeux de pouvoir (environnement, patrimoine culturel, etc.), la censure
sévit. Ainsi, en mars 1996, l'hebdomadaire El-Chourouk a publié un reportage, à
première vue anodin, sur le métier de cireur de chaussures à Tunis. Accusé de
"porter atteinte à l'image de son pays", l'article ayant été reproduit par
des journaux marocains, l'auteur a été interrogé par la police et détenu durant une
nuit. Avant leur publication, les articles politiquement sensibles sont
préalablement adressés au ministère de l'Intérieur. Mais les journalistes devancent
souvent les ordres et l'autocensure prévaut dans les rédactions.
Parution
du vendredi 18 juin 1999

|
Parution du vendredi 18 juin 1999

|
| Tous les quotidiens, sans exception, publient, chaque jour en une, la
photographie du président Ben Ali. Les titres des journaux ne se différencient guère
les uns des autres. Quelques titres relevés dans l'édition du 18 juin 1999 de La
Presse décrivent un pays idéal : "Un modèle de liberté en matière de
pratique du culte", "Accroissement de la capacité de la flotte maritime
nationale", "Le président du Conseil italien en visite en Tunisie : le degré
de développement atteint par la Tunisie est digne d'admiration", "Coca-cola fou
: la Tunisie n'est pas concernée", "Le président Khatami salue les succès
obtenus par la Tunisie dans les divers domaines". L'éditorial du même numéro
s'adonne aux louanges du président Ben Ali : "Les réformes engagées en Tunisie
depuis le Changement [le 7 novembre 1987] se caractérisent par la vision globale et
prospective. Mais elles se distinguent surtout par la dimension humaniste conférée au
renouveau. (...) L'intérêt marqué par le président Ben Ali à l'instauration d'une
culture des droits de l'homme et à sa diffusion consacre un choix de civilisation érigé
en pratique quotidienne".
Beaucoup d'interlocuteurs situent en 1991, lors de la guerre du Golfe, le moment où
les pressions ont connu leur paroxysme. La censure s'est alors généralisée, des espaces
blancs paraissant à la place des articles supprimés. Mais dès 1990, la lutte contre le
courant islamiste, apparu à la fin des années 1970, devient le prétexte de
l'instauration d'une censure draconienne. Ce discours anti-islamiste est un élément-clé
de la propagande du régime Ben Ali, adressée à la fois aux démocrates tunisiens et aux
gouvernements amis de la Tunisie, notamment la France. L'attitude à adopter face au
"danger" islamiste a constitué une véritable ligne de fracture au sein du camp
démocrate, qui a provoqué des déchirements dont le pouvoir a bénéficié. Le discours
officiel s'est efforcé de présenter le président Ben Ali comme le seul
"rempart" face au risque islamiste, manipulant à l'envi le repoussoir de la
guerre civile en Algérie. Au nom de la lutte contre les islamistes, des défenseurs des
droits de l'homme et des opposants tunisiens ont soutenu le régime et fermé les yeux sur
les exactions commises. Ceux qui ont refusé cette diabolisation, qui a servi à justifier
"l'éradication" des islamistes, ont été accusés d'être leurs alliés. Le
débat s'en est trouvé complètement paralysé. Depuis 1991, les peines encourues vont de
quinze à vingt ans d'emprisonnement pour "association menaçant l'ordre
public". L'arsenal juridique visant expressément les islamistes s'est encore
renforcé en 1995 avec une nouvelle loi draconienne sur le terrorisme : l'appartenance à
la mouvance islamiste relève dorénavant non plus d'un tribunal correctionnel, mais
pénal.
A partir de 1991, les journalistes d'obédience islamiste ont été systématiquement
réprimés. Aujourd'hui, deux d'entre eux sont toujours emprisonnés : Hamadi Jebali,
directeur de l'hebdomadaire Al Fajr, organe officieux du mouvement islamiste
Ennahda, a été condamné par la cour militaire de Tunis à seize ans de prison pour
"agression dans l'intention de changer la nature de l'Etat" et
"appartenance à une organisation illégale". Il venait de purger une peine d'un
an de prison après avoir été condamné, le 31 janvier 1991, pour avoir publié un
article qui critiquait le système des tribunaux militaires, instruments du pouvoir dans
la répression contre les islamistes. Abdellah Zouari, également collaborateur d'Al
Fajr, a été arrêté le 12 avril 1991, et condamné à onze ans de prison
pour "appartenance à une organisation illégale". Les deux journalistes
ont été jugés le 28 août 1992, en compagnie de 277 membres du mouvement Ennahda, pour
"complot islamiste", où les standards internationaux en matière de procès
équitables n'ont pas été respectés (accusations imprécises, tortures, détentions
arbitraires, accès limités aux avocats, etc.). Depuis leur condamnation, Hamadi Jebali
et Abdellah Zouari sont emprisonnés dans des conditions difficiles : cellules
surpeuplées, difficultés à se procurer des médicaments, obstacles pour les visites des
familles, pressions sur les avocats. |
Parution
du vendredi 18 juin 1999

|
Parution du vendredi 18 juin 1999

|
Une presse monolithique
De prime abord, la presse en Tunisie semble diversifiée : médias officiels, presse
privée et organes de partis se côtoient. Mais, la réalité est loin de refléter un
pluralisme effectif : qu'elle soit privée ou gouvernementale, la presse est soumise aux
mêmes règles. Les médias sont sous influence et multiplient les articles laudatifs à
l'égard de la personne du Président et de la politique du gouvernement. Seule
l'information diffusée par le palais est publiable.
L'Agence Tunis Afrique Presse (TAP) est la source d'information
principale, parfois unique, des médias du pays. Elle se contente de relayer l'information
(au mot près !) en provenance de la cellule présidentielle, qui avalise les dépêches.
La plupart des informations diffusées concernent les activités officielles du président
de la République et de son gouvernement. Les communiqués des ministères sont repris
tels quels sans aucun traitement informatif, ni aucun recoupement avec une source
indépendante. En février 1994, deux journalistes sont mis à pied pendant trois jours,
pour avoir diffusé par erreur deux dépêches d'agences étrangères relatives à la
candidature de Moncef Marzouki à la présidence de la République. Les journalistes la
qualifient de simple "boîte à lettres" des ministères. Certains
correspondants de la TAP auprès du gouvernement sont en réalité rétribués par
la présidence au titre d'attachés de presse. Lors des dernières élections municipales
de mai 1995, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, parti du président Ben
Ali) a été le seul parti à bénéficier de la diffusion par l'agence de l'intégralité
de son programme électoral.
De même, l'Etablissement de la Radiodiffusion Télévision tunisienne (ERTT)
ne diffuse que des informations favorables à la politique gouvernementale. En 1987, la
télévision a connu une courte période de libéralisation : des journaux télévisés,
des émissions socioculturelles, des débats, mettant en présence les tenants d'opinions
différentes, ont été diffusés. Mais ce pluralisme a été réduit à néant, après le
limogeage du directeur général de l'ERTT, à la suite de la diffusion d'une émission
sur les douanes. Depuis, les tendances politiques, autres que celles défendues par le
pouvoir, même les partis légaux, sont exclues de la télévision publique. Les
membres du gouvernement et du RCD bénéficient d'une couverture prépondérante.
La diffusion des chaînes de télévision française, France 2, depuis 1989, et
italienne, Rai Uno, depuis 1960, est également soumise au contrôle des autorités
tunisiennes : ainsi le journal de 20 heures de France 2, susceptible de diffuser
des sujets sensibles pour le pouvoir, est remplacé en permanence par Canal 21, un
programme en arabe pour la jeunesse. Cependant, le journal de la Nuit de France 2
est diffusé dans la soirée. A plusieurs reprises, la diffusion de la Rai Uno a
été interrompue pendant quelques mois, suite à des critiques émises à l'encontre de
la politique tunisienne.
Les deux journaux gouvernementaux, La Presse en français et El-Sahafa en
arabe, et les deux organes du RCD, Le Renouveau en français et Houria en
arabe, véhiculent un discours officiel figé dont le manque d'intérêt explique la
désaffection du lectorat, qui contredit les déclarations fantaisistes sur leurs tirages
: officiellement de 20 000 exemplaires chacun, mais ils seraient, selon des sources
crédibles, de moins de 3 000 exemplaires.
La presse privée, qui se distinguait par son indépendance de ton, a subi de plein
fouet les assauts du pouvoir. Ceux qui ont refusé la mainmise du pouvoir ont disparu
(voir supra avec les trois titres Le Phare, Al-Raï et Le Maghreb). C'est
notamment à travers les imprimeries que les pressions se sont exercées (comme par
exemple Le Maghreb). Al-Fajr s'est vu refuser d'être mis sous presse par
l'imprimerie Dar Al-Anwar et celle de La Presse (SNIPE) a fait de même avec Al-Maouqif.
Al-Badil a souffert du refus de l'imprimerie du syndicat, l'UGTT, qui l'imprimait
jusque-là. Les autres, pour survivre, ont dû accepter la tutelle du pouvoir et
l'uniformisation de leur contenu, comme par exemple l'hebdomadaire bilingue Réalités,
qui fut un magazine de qualité (en août 1994, le rédacteur en chef est convoqué par le
procureur de la République pour avoir publié un dossier sur le problème tabou de la
virginité dans la société tunisienne). Une anecdote révèle la profondeur du malaise
parmi les journalistes du magazine : lors d'un entretien avec des représentants de
Reporters sans frontières, un journaliste, précédemment affable et chaleureux, devient
nerveux et s'aperçoit soudainement qu'il a beaucoup de choses à faire quand on lui
demande quelle est sa marge de liberté...
Parallèlement à cette mise au pas, on a assisté au développement d'une presse à
scandales, friande de sensationnalisme, de sujets "people" et de faits divers,
plus ou moins véridiques, dont la fonction essentielle est "d'occuper le terrain
médiatique et d'abêtir le public", pour reprendre les termes d'un observateur. L'un
de ces titres, l'hebdomadaire en arabe El-Hadath, s'est distingué pour avoir mené
de véritables campagnes de calomnies à l'encontre d'opposants au régime et de
défenseurs des droits de l'homme.
Avant la répression systématique qu'elle a subie, la presse liée aux partis
politiques disposait d'une certaine marge de liberté. Au lendemain des élections de
1989, deux journaux de l'opposition non reconnue sont autorisés à paraître : Al-Fajr,
porte-parole officieux du parti islamiste Ennahda, et Al-Badil, organe du Parti
ouvrier communiste tunisien (POCT, extrême gauche). Mais quand ces deux partis ont subi
la répression du régime, et leurs militants condamnés à de lourdes peines de prison ou
contraints à entrer dans la clandestinité, ces deux journaux ont été interdits. Hamma
Hammami, leader du POCT et directeur de Al-Badil, et son rédacteur en chef,
Mohamed Kilani, ont été condamnés en 1992 à deux ans et demi de prison pour
"propagation de fausses nouvelles". Depuis le 27 février 1998, Hamma Hammami
est "en fuite" et dirige un journal clandestin Saut Acha'b.
Aujourd'hui, les titres qui subsistent reflètent l'état de léthargie dans lequel le
pouvoir maintient les six partis "légaux". Par manque de ressources et devant
le peu de succès qu'ils rencontrent auprès du public, du fait d'un contenu éditorial
peu "téméraire", la périodicité de ces journaux est aléatoire et leur
tirage en baisse constante. Vu que le Rassemblement socialiste progressiste (RSP), dont il
est l'organe, ne détient aucun siège à l'Assemblée nationale, Al-Maouqif ne
reçoit pas la subvention publique octroyée à la presse des partis représentés au
Parlement (50 000 dinars par an, soit 250 000 francs), ni les annonces publicitaires
réparties par l'ATCE, l'agence tunisienne de communication extérieure (voir infra).
Devenu semestriel, Al-Maouqif ne tire plus qu'à 3 000 exemplaires. Craignant en
permanence d'être interdit, le RSP ne s'aventure jamais à y exprimer de vives critiques,
même s'il reste le seul à publier des communiqués d'associations indépendantes du
régime. El-Shaab, l'hebdomadaire en arabe de l'Union générale des travailleurs
tunisiens, connaît des difficultés financières, dues notamment à la réduction de ses
recettes publicitaires et à sa ligne éditoriale qui manque d'indépendance. Son tirage
est passé de 135 000 exemplaires en 1978 à 3 000 en 1999. Le 31 mai 1998, le directeur
et le rédacteur en chef d'El-Shaab ont été convoqués au ministère de
l'Intérieur à propos d'un article sur les émeutes en Indonésie, dans lequel l'auteur
affirmait que le développement économique n'était pas viable sans démocratie.
Censure des télécommunications et
d'Internet
Les autres moyens de communication font également l'objet d'une censure tatillonne.
En mai 1998, un Code de la poste est adopté, interdisant tout courrier portant
"atteinte à l'ordre public et à la sécurité nationale". Le courrier est
ainsi couramment lu et confisqué. Le téléphone et le fax sont également placés sur
écoutes. De nombreux journalistes et défenseurs des droits de l'homme se plaignent de
voir leurs lignes "administrativement coupées". Les téléphones satellitaires,
dont le fonctionnement échappe au contrôle policier, sont interdits d'importation. Le
téléphone mobile est géré par une société publique. Les antennes paraboliques
permettant la réception de la télévision par satellite n'ont été légalisées qu'en
1988. Depuis, l'audience des télévisions satellitaires ayant connu une croissance
importante, le gouvernement a tenté, en 1994, de mettre un frein à cette expansion, en
adoptant une directive interdisant l'usage des paraboles. Mais, il a dû finalement
l'abandonner, s'étant rendu compte qu'une telle interdiction était inapplicable. En
juillet 1995, le Parlement vote une loi qui rend obligatoire l'obtention d'une
autorisation municipale pour l'installation d'une antenne parabolique.
Les autorités ont voulu également maîtriser l'émergence d'Internet. En 1996,
Internet est enfin autorisé, mais reste étroitement contrôlé par l'Etat, avec la
création de l'Agence tunisienne internet (ATI) qui, en vertu d'arrêtés du ministère de
la Communication du 22 mars 1997, exerce une tutelle sur les deux seuls
fournisseurs d'accès au réseau mondial. Ces deux sociétés privées, planet.tn et
globalnet.tn, sont en réalité liées au pouvoir, l'une étant dirigée par la fille du
président Ben Ali et la seconde par un autre membre de la famille Ben Ali.
En dépit des affirmations inscrites dans le contrat qui lie l'abonné au fournisseur
d'accès ("Planet Tunisie, qui n'exerce aucun contrôle sur les données susceptibles
d'être consultées par l'intermédiaire de son centre serveur, n'assume aucune
responsabilité quant aux services accessibles par Internet"), il est avéré que les
serveurs centraux des deux fournisseurs d'accès opèrent un contrôle des mouvements de
certains internautes. Ainsi, les sites qu'ils visitent peuvent être recensés et même la
connexion peut être interrompue, sans que l'utilisateur s'aperçoive que cela a été
délibérément provoqué. Il est même arrivé que des internautes reçoivent la visite
à leur domicile de policiers qui les interrogent sur les raisons de leur connexion à
telle ou telle adresse. De plus, l'accès à certains sites dont les adresses ont été
enregistrées préalablement est bloqué en permanence.
En novembre 1998, Amnesty International a publié un rapport qui recense les atteintes
graves aux droits de l'homme commises par le pouvoir. Ce rapport est diffusé sur le site
Web de l'organisation (www.amnesty.org). Un site internet, dont l'adresse
(www.amnesty-tunisia) joue sur la confusion avec le nom d'Amnesty, est alors installé
pour vanter le bilan du pays et l'action du président Ben Ali en faveur des droits de
l'homme. L'auteur de ce site complaisant, Raghib El Chammah, se défend d'avoir pris la
défense de Tunis et nie tout lien avec le président Ben Ali. Sur son propre site, dont
l'accès est bloqué sur le territoire tunisien, Amnesty International dénonce
l'imposture et réfute point par point les affirmations de M. El Chammah. Celui-ci est à
la tête d'un cabinet de relations publiques et de lobbying, présent au Liban et en
France, dont le pouvoir tunisien est un des principaux clients...
Le journalisme : une profession
sinistrée
Tout au long de son séjour en Tunisie, le visiteur étranger est frappé par le
nombre d'anciens journalistes qu'il rencontre. Depuis plus de dix ans, la profession s'est
vidée de ses éléments les plus dynamiques, de ceux qui refusent de servir de porte-voix
au régime. Certains rédacteurs en chef, réticents face à la ligne imposée à leur
journal, notamment les rédacteurs en chef de El-Sabah, El-Chourouk et même de La
Presse, ont été licenciés. En février 1996, Fawzi Aouam, directeur de La
Presse, est limogé suite à la publication d'un article citant des sources syndicales
non autorisées. Le directeur du journal gouvernemental, militant du RCD, avait,
affirma-t-il, refusé "les remontrances de certains hauts responsables du ministère
de l'Information et leur ingérence dans la gestion de la rédaction du journal". D'autres,
découragés, ont quitté la profession. La marge de liberté des journalistes s'est
réduite comme peau de chagrin, engendrant frustration et sentiment d'impuissance.
Une journaliste de la presse officielle, désirant garder l'anonymat, explique :
"Comment décrire ce sentiment de frustration qui me ronge chaque fois que je suis
témoin d'un événement tout en sachant que je ne peux rédiger un mot là-dessus ? (...)
Un papier contenant un avis qui n'est pas strictement identique à celui du régime est
automatiquement censuré. (...) Le chef de la rédaction s'autorise même à remplacer les
passages supprimés par des propos élogieux. (...) Protester contre le traitement que
l'on fait subir à mes papiers me vaut une punition immédiate : privation de primes, de
stages, tracasseries pour obtenir un congé, "mise au placard", surveillance par
les collègues." Cette détresse est perceptible dans la plupart des conversations
tenues avec des journalistes attachés à leur indépendance.
Ces journalistes sont la cible d'un véritable harcèlement : surveillance policière,
écoutes téléphoniques, fouille des domiciles, tracasseries administratives, coupures
des lignes de téléphone et de fax, refus d'accréditation, licenciement du conjoint ou
de proches, confiscation de passeport, redressement fiscal, etc. Ainsi, en mars 1994,
Kamel Labidi, journaliste à la TAP et correspondant du quotidien français La
Croix, est licencié de l'agence de presse officielle sans avoir pu bénéficier du
droit à la défense lors de sa confrontation devant le Conseil de discipline. Il lui est
reproché d'avoir publié dans le quotidien français une interview de Moncef Marzouki,
ex-président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, candidat indépendant à
l'élection présidentielle. En janvier 1996, le journaliste est empêché, en
compagnie d'une collègue Sihem Bensedrine travaillant pour Al-Maouqif, de se
rendre à Sana'a au Yémen, pour une conférence de l'Unesco sur "la promotion de
l'indépendance et du pluralisme des médias arabes". En 1996, Kamel Labidi a quitté
la Tunisie. Autre exemple, en avril 1997, Salahddine Jourchi, rédacteur en chef de la
partie arabe de l'hebdomadaire Réalités, également vice-président de la Ligue
tunisienne des droits de l'homme, est exclu du journal en raison de ses commentaires
politiques jugés trop indépendants. En 1994, son passeport lui avait été confisqué,
alors qu'il rentrait d'un colloque sur les mouvements islamiste et nationaliste arabe au
Liban. Les notes personnelles, les enregistrements et les documents du journaliste lui
avaient été retirés. Aujourd'hui, Salahddine Jourchi est correspondant pour des radios
arabes basées à l'étranger.
La campagne de harcèlement qui vise actuellement le journaliste Taoufik Ben Brick,
correspondant de La Croix, de l'agence de presse française SYFIA et de
l'agence suisse InfoSud, témoigne du traitement réservé à certains
journalistes. Depuis plusieurs années, Taoufik Ben Brick est la cible de pressions
diverses : menaces anonymes au téléphone, coupures de ses lignes de téléphone et de
fax, surveillance policière, voiture vandalisée, injures et pressions lors
d'interrogatoires au ministère de l'Intérieur, etc. Le 28 avril 1999, alors qu'il
voulait se rendre en Suisse pour assister à une conférence, le journaliste s'est vu
confisquer son passeport par les douaniers tunisiens. Le 20 mai, le journaliste a été de
nouveau agressé dans la rue par des policiers en civil qui l'ont violemment frappé.
Quatre jours plus tard, il est arrêté par des membres de la police qui se présentent
sans mandat d'arrêt et fouillent son domicile. Il sera libéré après trois heures
d'audition.
L'Association des journalistes
tunisiens : un instrument du pouvoir
Jusqu'en 1992, l'Association des journalistes tunisiens (AJT) se caractérisait par
son indépendance vis-à-vis du pouvoir. Aujourd'hui, devenue un "syndicat" de
quasi-fonctionnaires, l'AJT s'en tient à de timides interventions, limitées à la
défense des droits matériels et syndicaux des journalistes, et évite toute polémique
politique ou déontologique susceptible d'attirer les foudres du pouvoir. Ce repli de
l'AJT sur des préoccupations corporatistes a provoqué une démobilisation des
journalistes. Dans les affaires de harcèlement contre des journalistes indépendants,
l'AJT se retranche derrière un discours lénifiant pour justifier son inertie. Concernant
la censure sur les questions politiques et de droits de l'homme, les membres de l'AJT se
contentent de la regretter "à titre individuel", mais l'association n'a jamais
émis de protestation officielle. Aujourd'hui, huit des neuf membres de son bureau
exécutif sont adhérents au RCD. En novembre 1993, dans un communiqué de soutien à la
candidature du président Ben Ali pour l'élection présidentielle du 20 mars 1994,
l'association exprime son "engagement à persévérer dans l'accomplissement de (sa)
mission, mue en cela par le sens des responsabilités et du patriotisme, de manière à
servir les intérêts supérieurs de la patrie et à réaliser les objectifs actuels et à
venir de la Tunisie". L'AJT fait également partie des associations qui diffusent
régulièrement des communiqués démentant les critiques émises par les organisations
non gouvernementales internationales de défense des droits de l'homme. Ainsi, le 28 mai
1996, l'AJT a publié un communiqué dans lequel, à propos d'une résolution du Parlement
européen sur la Tunisie adoptée le 23 mai, elle "s'élève contre le contenu
injuste, excessif et abusivement alarmiste de cette résolution, fondé sur des
allégations qui ne reflètent en aucune manière la réalité de la situation tunisienne
mais qui sont, apparemment, le résultat d'une campagne organisée et planifiée de
dénigrement menée par une minorité extrémiste désavouée par l'ensemble du peuple
tunisien".
A propos des deux journalistes emprisonnés (voir supra), l'AJT se refuse à les
défendre, sous prétexte de leur appartenance au parti islamiste, leur contestant même
le statut de journalistes : ils ne sont pas, en effet, affiliés à l'AJT.
Le Code de la presse : un outil de
répression efficace
La Tunisie est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques
(ratifié en novembre 1968), à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples
(ratifiée en août 1982) et à la Charte arabe des droits de l'homme. Ces trois traités
garantissent explicitement le droit à la liberté d'expression, et ils ont, comme le
stipule l'article 32 de la Constitution, "une autorité supérieure à celle
des lois [nationales]".
Le Code de la presse du 28 avril 1975 est en violation flagrante avec ces textes
internationaux. L'imprécision de son article 49 qui condamne le délit de "diffusion
de fausses nouvelles susceptibles de troubler l'ordre public" constitue une menace
pour la liberté de la presse. Dans la pratique, ce délit a été plusieurs fois invoqué
pour réprimer des journalistes. Les sanctions pour délits de presse ont été alourdies
lors de l'amendement de la loi en 1993 : le délit "d'injure" est maintenant
sanctionné par des peines de prison et d'amende cumulatives, et non plus alternatives ;
la "diffamation des membres du gouvernement, des députés et autres fonctionnaires
publics" est aujourd'hui punie d'une peine minimale d'un mois de prison et 120 dinars
d'amende. Un nouveau délit est introduit : "la propagation d'opinions fondées sur
la ségrégation raciale ou l'extrémisme religieux". Certaines peines peuvent
atteindre cinq ans d'emprisonnement pour des délits de presse. Or, les instances
internationales en charge des droits de l'homme considèrent qu'une condamnation à une
peine de prison pour un délit de presse est disproportionnée par rapport au préjudice
subi par la victime. Par ailleurs, le Code de la presse ne consacre nulle part le droit au
secret des sources ou le droit à accéder aux sources publiques d'information.
Au-delà des textes législatifs, la pratique judiciaire, administrative et policière
contribue à entraver la libre circulation de l'information. Un exemple : l'administration
a transformé le dépôt légal, au départ une simple formalité d'archivage, en
instrument de censure préalable. En effet, toute édition d'un journal doit être soumise
à un dépôt au ministère de l'Intérieur avant d'être diffusée. Le refus
d'enregistrement de la part du ministère constitue une interdiction de facto. Par
ailleurs, plusieurs demandes de publication de nouveaux titres sont restées sans
réponse. Ainsi, la féministe Noura Borsali avait déposé une demande pour lancer un
journal féministe en 1991. En 1999, elle n'a toujours pas obtenu de récépissé, ni
même d'explication devant cette censure de fait. Le tribunal administratif a condamné
cette pratique en 1989, confirmant que "le dépôt légal n'est pas une autorisation
préalable". Mais cet avis n'a jamais été suivi d'effet. Autre exemple, le recours
à la garde à vue, réglementée par l'article 13bis du Code de procédure pénale, est
systématique en matière de délits d'opinion et de presse. Fait aggravant, il arrive que
la garde à vue de journalistes dépasse la durée légale qui est de dix jours, pour
atteindre jusqu'à un mois.
L'ATCE : une agence de propagande
L'Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) constitue l'un des rouages
essentiels de la mainmise du pouvoir sur l'information, à l'intérieur du pays comme en
direction de l'étranger. Dépendant directement de la présidence, qui nomme son
personnel d'encadrement, et doté d'un budget autonome, cet organisme, créé en août
1990, est le véritable tuteur des journaux tunisiens. En effet, l'agence est notamment
responsable de la répartition des budgets publicitaires entre les différents organes de
presse, selon des critères totalement discrétionnaires. Une circulaire du Premier
ministre, datée de janvier 1991, donne l'obligation aux ministères, aux entreprises
publiques et aux collectivités locales, qui constituent les premiers annonceurs du pays,
de soumettre leurs annonces à l'ATCE. Les journalistes sont également soumis à cette
agence qui leur délivre les accréditations nécessaires à leur travail, ainsi qu'aux
correspondants étrangers et locaux de la presse étrangère (voir infra).
Au-delà du contrôle de l'information à l'intérieur des frontières, l'ATCE est
chargée de la communication en direction de l'extérieur du pays, instaurant un
véritable lobbying à l'intention des gouvernements étrangers, des agences
internationales (FMI, Banque mondiale, ONU), mais aussi de l'opinion publique
internationale à travers les médias et les ONG. La Tunisie s'attache à soigner son
image internationale, car son économie dépend principalement des investissements
étrangers et du tourisme, dont les revenus sont estimés à environ neuf milliards de
francs pour 1998. Cependant, en 1997, l'ATCE décide de fermer ses bureaux à Paris,
Londres, Bonn, Washington et Le Caire, sans fournir d'explication officielle. Des
observateurs imputent cette décision à l'échec de l'ATCE dans sa mission de lobbying en
direction des gouvernements étrangers.
La presse étrangère sous tutelle
Il reste actuellement peu de correspondants étrangers à Tunis (agences de presse
française AFP, espagnole EFE, italienne ANSA, russe TASS,
chinoise Chine Nouvelle, etc.). Face aux nombreuses pressions, l'agence de
presse française traite la plupart des sujets sensibles pour le régime tunisien depuis
ses bureaux parisien, londonien ou cairote. Pour en arriver là, le pouvoir a usé de
moyens de pression divers : ainsi, en janvier 1995, le directeur du bureau de Tunis de l'AFP
est accusé de "tentative de viol", dans ce qui apparaît comme un véritable
coup monté. Il part alors rapidement pour Paris. Trois mois plus tard, une série de
résiliations d'abonnements, de la part de tous les journaux tunisiens et de plusieurs
ministères, est notifiée à l'agence. La TAP a continué cependant à utiliser
les informations de l'agence de presse sur son fil sans en citer la source. Cette mesure a
été annulée, le 5 octobre 1995, lors de la visite du président de la République
français, Jacques Chirac.
La dernière élection présidentielle, en mars 1994, s'est soldée par la victoire du
président Ben Ali qui, selon les résultats officiels, aurait obtenu 99,8% des suffrages.
Le 10 février 1994, Moncef Marzouki, ex-président de la Ligue tunisienne des droits de
l'homme, adresse une lettre de protestation à l'AJT dans laquelle il déplore le silence
des médias tunisiens concernant l'annonce de sa candidature à l'élection. Huit jours
plus tard, le correspondant de la BBC est expulsé pour avoir "déformé la
réalité et reproduit des informations le plus souvent fausses, tendancieuses,
fantaisistes et de nature à abuser l'opinion". Le même jour, l'agence de presse
koweïtienne KUNA, qui avait diffusé les mêmes informations, voit ses lignes de
fax et de téléphone coupées. Le lendemain, les autorités menacent les correspondants
étrangers de retirer leur accréditation et de fermer leurs locaux s'ils ne réduisent
pas leur couverture de l'élection présidentielle. Le 18 mars, l'envoyé spécial du
quotidien français Le Monde, Jacques de Barrin, apprend par le biais de l'ATCE
qu'il est "indésirable dans le pays" et que "le gouvernement a décidé
d'interdire la diffusion du journal dans le pays". Le numéro du Monde du 18
février et celui de Libération du 2 avril sont interdits. Une véritable campagne
de presse dans les journaux tunisiens fustige les médias français critiques : le 2
avril, La Presse écrit "on ignorait qu'il pouvait y avoir dans le journalisme
une forme de banditisme de grand chemin. Libération vient de nous en donner la
preuve détestable." L'AJT publie à son tour un communiqué critiquant ces journaux
pour avoir "porté atteinte à l'image de marque de la Tunisie". Le mensuel
français Le Monde diplomatique est également interdit alors que les quotidiens
britanniques The Guardian et The Financial Times sont saisis. De même, une
équipe de la chaîne de télévision française France 2 se voit notifier un refus
d'accéder au territoire tunisien. Le 15 avril, le secrétariat d'Etat à l'Information
publie un communiqué, diffusé uniquement auprès des agences de presse étrangères, où
les suspensions sont ainsi justifiées : "Quant aux mesures à l'encontre de certains
médias étrangers confondus de parti pris, de mensonges, de dénigrement systématique,
de manquement aux règles les plus élémentaires de la déontologie... Ces mesures
constituent de simples actes de souveraineté à l'égard de publications étrangères,
prérogatives reconnues par toutes les législations en vigueur dans le monde. (...) Selon
quel principe de droit, le gouvernement d'un pays souverain serait-il tenu d'assurer la
diffusion sur son sol de publications étrangères ouvertement hostiles ?"
Jean-Pierre Tuquoi, journaliste au quotidien français Le Monde, qui devait, en
février 1999, accompagner Hubert Védrine, ministre français des Affaires étrangères,
en visite officielle à Tunis, s'est vu notifier un refus de la part des autorités
tunisiennes. Afin d'éviter un incident diplomatique, la visite ministérielle a été
opportunément annulée...
>Articles du quotidien Le Monde qui ont valu
au journal d'être interdit d'entrée en Tunisie.
  |
La presse étrangère est également soumise à un strict contrôle
et toute publication critique vis-à-vis du régime est interdite d'accès au territoire :
quatorze numéros du quotidien français Le Monde et sept de Libération,
comportant des articles sur les droits de l'homme en Tunisie, ont été censurés entre
janvier et juin 1999 (une quarantaine d'éditions de ces deux quotidiens avaient subi le
même sort en 1998). La censure des publications étrangères est opérée dans l'opacité
la plus totale : les interdictions d'entrée sur le territoire ne sont jamais motivées
par le ministère de l'Intérieur. L'article 25 du Code de la presse stipule que
"l'introduction et la circulation en Tunisie des uvres étrangères, périodiques ou
non, pourront être interdites par décision du ministre de l'Intérieur, sur avis du
ministre de l'Information". Autre exemple : le quotidien français La Croix
est totalement interdit de diffusion dans le pays. Mais au-delà de l'interdiction pure et
simple, ou de la saisie occasionnelle, il existe une autre forme d'entrave à la libre
circulation de l'information : le retard systématique dans la distribution. Ainsi, les
autorités retiennent quotidiennement le journal Le Monde à l'aéroport,
provoquant un retard de distribution de 24 heures dans la capitale, et de 48 heures dans
les autres régions. |
Recommandations
Reporters sans frontières demande au gouvernement tunisien :
a) de faire cesser immédiatement les campagnes de harcèlement et de pressions à
l'encontre de journalistes, d'ouvrir des enquêtes sur les exactions commises et d'en
sanctionner les responsables,
b) d'assurer un procès juste et équitable devant un tribunal civil aux deux journalistes
emprisonnés, Hamadi Jebali et Abdellah Zouari,
c) d'amender le Code de la presse, afin que les délits de presse soient qualifiés de
manière plus précise et qu'ils ne soient plus passibles de peines de prison,
d) d'abolir le monopole de l'ATCE sur la répartition des budgets publicitaires de l'Etat
ou des entreprises publiques,
e) d'assurer un accès équitable des différentes composantes de la société civile à
la radio-télévision publique,
f) de mettre un terme à la surveillance des abonnés à Internet et de rendre tous les
sites accessibles aux internautes tunisiens,
g) de rétablir la liberté de circulation, en restituant les passeports confisqués aux
journalistes ou en en délivrant de nouveaux à ceux qui en font la demande,
h) de lever les restrictions dans l'accréditation des correspondants étrangers et des
journalistes nationaux travaillant pour des médias étrangers, et d'assurer aux
journalistes qui le souhaitent un libre accès à son territoire,
i) de permettre la libre circulation sur son territoire des publications étrangères.
Reporters sans frontières demande au Comité de suivi de l'Accord d'association,
conclu en 1995 entre l'Union européenne et la Tunisie, de prendre en compte, dans son
évaluation de la situation tunisienne, le respect de la démocratie - et donc d'une
information pluraliste - conformément à l'article 2 dudit Accord, et d'en tirer toutes
les conséquences. |