ARTICLE DE PRESSE PARU  A MONTREAL CANADA
( écrit par l'éditorialiste JOONNED KHAN.)

La PRESSE      - MONDE -     26 janvier 1999

 

 


mardi 26 janvier 199                            La Presse de Montréal    Page      A -19


Monde

REPÈRES-Tunisie


Nouvel assaut des démocrates

JOONEED KHAN

Selon un vieux scénario devenu prévisible, le régime tunisien du général-président Ben Ali a libéré le 6 janvier sept étudiants condamnés deux semaines plus tôt à des peines allant de huit à 20 mois de prison ferme.

Geste de relations publiques posé sous la pression d'une grande mobilisation nationale et internationale.

Car le régime détient toujours sans procès, depuis février et avril 1998, seize autres étudiants (13 garçons et trois filles) pour appartenance à un groupement <terroriste> de gauche interdit et pour diffamation du pouvoir.

I1 continue de harceler leur avocate Radhia Nasraoui, impliquée dans la même affaire pour la contraindre d'abandonner la défense. L'étude de Me Nasraoui a été saccagée trois fois depuis 1994; son mari Hamma Hammami, du Parti communiste ouvrier, vit dans la clandestinité, et ses deux filles, 15 et 10 ans, font l'objet d'intimidations policières.

Mohamed Ali Bedoui, frère de l'écrivain et militant des droits humains Moncef Marzouki, était condamné le 13 janvier à six mois de prison ferme, une peine qu'il a déjà purgée en 1998, après avoir été condamné à deux ans et trois mois en 1994. Son crime : il était <soupçonné d'être un émir islamiste>, une allusion au mouvement En-Nahda.

Et Taoufik ben Brik, journaliste tunisien et correspondant des journaux La Croix et Le Courrier, fait à nouveau l'objet de menaces et filatures policières. I1 fut privé de son passeport en 1997 et arrêté en juin 1998 pour un article dans La Croix sur les méthodes policières tunisiennes.

De tels cas d'acharnement contre les opposants et journalistes en Tunisie sont signalés presque chaque jour par des organismes tunisiens et internationaux : la Ligue tunisienne des droits de l'Homme

(LTDH), le tout nouveau Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), le Comité pour le respect des libertés et des droits de l'Homme en Tunisie (CRLDHT, à Paris), le Comité de soutien aux droits et libertés en Tunisie (CSDLT, à Montréal), Human Rights Watch (HRW), et Amnesty International (AI).

Dans sa revue de l'année 1998, HRW, une ONG américaine, écrit qu' <alors que Ben Ali entamait sa 11e année à la tête de l'État, ni son emprise sur le pouvoir ni l'absence de violence politique ni la stabilité de l'économie ne l'ont visiblement engagé à accorder aux Tunisiens davantage de liberté d'expression>.

Le rapport fait état de 2000 détenus politiques dans des prisons <gravement surpeuplées>, de bastonnades et de tortures, notamment contre les étudiants et étudiantes arrêtés. I1 dénonce aussi <les harcèlements incessants> dont font l'objet les détenus libérés et les familles des opposants, le retrait des passeports, l'écoute téléphonique, l'interception du courrier et des té1écopies.

Lancé en décembre 1998, le CNLT note que <le régime continue à imposer la tutelle de l'État sur une société soumise> par un <quadrillage de tous les domaines de la vie quotidienne des citoyens> - médias, écoles, sports, hôtels, mosquées.

I1 note aussi <l'inflation des textes de loi et du discours sur les droits de l'Homme et la libération des femmes> chez le pouvoir, alors même que <l'État de droit est vidé de sa substance et l'écart se creuse entre le discours et la pratique>.

Reste que le lancement du CNLT par une trentaine d'hommes et de femmes connus pour leur engagement en faveur des droits humains, à l'occasion du 50e anniversaire de la Déclaration universelle, et appelant à une authentique ouverture démocratique, présente une lueur d'espoir dans ce paysage <de peur et d'auto-censure>.

L'année 1999 doit être une année électorale en Tunisie. Déjà le scrutin au Conseil de l'Ordre des avocats a été un désaveu du pouvoir : Me Radhia Nasraoui est arrivée en tête avec 752 voix, un record. La libération des sept étudiants a fait suite à une mobilisation des milieux étudiants, enseignants, professionnels et syndicaux. Les démocrates tunisiens semblent résolus à amener l'UE à appliquer l'article 2 de l'Accord d'association signé avec Tunis en mars 1998 : le respect des droits humains comme élément essentiel. Et ils surveillent une éventuelle tournée que Ben Ali devrait effectuer cette année en Amérique du nord.


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