Article de presse 
Publié dans la dernière livraison de (décembre 1999)
de la revue trimestrielle Politique Africaine 
(édition Karthala)

Tunisie : des élections en trompe-l'oeil

Par Sadri Khiari
et Olfa Lamloum (*)



Douze ans après l'avènement de l' "ère nouvelle" en Tunisie, le pays
offre une image paradoxale : un discours officiel qui se veut rénovateur et
moderniste auquel s'oppose une pratique politique de l'immobilisme. Les
dernières élections ont illustré de manière saisissante les difficultés de
maintenir durablement un tel équilibre dans un contexte en mutation.



Les doubles élections, législatives et présidentielle, qui se sont
déroulées à Tunis, le 24 octobre dernier, ont été présentées par les
autorités tunisiennes comme un nouveau pas en avant dans le cadre du
processus politique impulsé le 7 novembre 1987, lorsque l'actuel président
Zine El Abidine Ben Ali a évincé le fondateur de l'Etat tunisien moderne,
Habib Bourguiba. Le pluralisme des candidatures au scrutin présidentiel -
une première, en effet, dans la Tunisie indépendante - conforterait ainsi
la démocratisation. C'est le même langage que tiennent également les deux
concurrents du président Ben Ali, en l'occurrence M. Belhadj Amor,
secrétaire général du Parti de l'unité populaire (PUP) et M. Tlili, le chef
de l'Union démocratique unioniste (UDU), qui soulignent en particulier le
caractère " pédagogique " de cette expérience.

A l'heure où le nouveau roi du Maroc, Mohamed VI, semble vouloir réformer
le système politique que lui a légué son père, Hassan II, et que l'Algérie
fait quelques progrès dans le chemin de la paix, le score plébiscitaire de
99,44% des voix qu'aurait obtenu Ben Ali impose d'examiner de plus près la
dynamique politique dans laquelle s'insère ces élections.

L'unanimisme électoral

Les dernières élections rompent en effet avec le principe de la candidature
unique en vigueur depuis l'Indépendance. Cette situation a été rendue
possible par des amendements transitoires de la loi électorale. Celle-ci
prévoyait notamment que tout candidat devait obtenir le parrainage de 30
députés ou présidents de conseil municipal. Dans la mesure où ces derniers
appartenaient tous au parti du président sortant, cette clause s'opposait à
toute compétition effective. En 1994, le docteur Moncef Marzouki (1) s'y
était heurté lorsqu'il avait voulu présenter sa candidature. En
verrouillant, ainsi, le système électoral, les autorités tunisiennes
cherchaient surtout à éviter qu'un vote protestataire ne menace l'hégémonie
du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) comme cela avait pu
être le cas en 1989 lorsque les listes " violettes " du courant islamiste
avaient obtenu, selon différentes estimations, entre 20 et 30% des voix. En
revanche, une petite dose de proportionnelle est alors  introduite qui
assure la présence d'un quota de 19 députés, sur un total de 163, à
l'assemblée législative. 20% des sièges  sont donc réservés aux députés
n'appartenant pas au parti de Ben Ali. Les élections de 1994 consacrent les
nouvelles règles légales et Ben Ali, candidat unique, obtient, selon les
chiffres officielles, 99,91% des suffrages, Par ailleurs, les électeurs
envoient 144 candidats du RCD au parlement, tandis que les quelques partis
autorisés à présenter des candidats (2) se partagent les 19 sièges
restants. La signification de ces élections ne peut apparaître qu'à la
condition de les replacer dans le contexte de l'élimination brutale du
mouvement islamiste du champ politique à partir de la fin de l'année 1990
et à sa suite de toute opposition ainsi qu'au désenchantement généralisé
qui s'en est suivi (3).

Certes, ces élections ont permis l'introduction d'un certain pluralisme au
sein de la chambre des députés mais son caractère symbolique ne cessera de
se confirmer. Des mesures seront d'ailleurs rapidement prises pour
interdire la divulgation par la presse des propos non-officiels tenus dans
l'enceinte parlementaire.

Si le régime de Ben Ali ne supprime donc pas toute forme de représentation,
celle-ci ne constitue de toute évidence pas le mode privilégié
d'articulation des intérêts et de gestion des conflits. Les amendements
transitoires ont pu apparaître comme une réactivation du principe de la
représentation. Ces amendements ont , en effet, suspendu provisoirement la
clause du parrainage qu'ils remplacent par cette autre condition : être
depuis au moins cinq années consécutives le premier responsable d'un parti
disposant d'une représentation parlementaire. Seuls MM. Belhadj Amor et
Tlili répondaient à ces normes comme aux autres critères retenus par le
code électoral notamment la limite d'âge : ne pas avoir plus de 70 ans.
D'autre part, l'augmentation du nombre de sièges à 182 permet d'augmenter
le nombre de députés non-destouriens à 34 (4). Ce chiffre ouvre, ainsi, la
possibilité théorique d'un parrainage pour d'éventuels candidats à la
présidentielle de 2004. Ni le déroulement de la campagne ni les scores
annoncés n'ont cependant corroboré l'hypothèse d'une réaffirmation du
principe de la représentation. La campagne a été marquée par un discours
consensuel d'où n'émergeaient ni bilan ni propositions alternatives. Les
adversaires du président Ben Ali ont ainsi reconnu explicitement le
caractère symbolique de leurs candidatures et souligné leur accord sur le
fond avec le programme de celui-ci. Le même unanimisme s'est exprimé
également dans la campagne pour les élections législatives. Malgré cela,
l'annonce des résultats a suscité quelques déceptions. Non pas du fait de
la répartition des sièges à la chambre des députés, pour laquelle chacun
savait à quoi s'en tenir, mais à cause du score de 99,44% des voix qu'a
obtenu le président Ben Ali. Trop élevé pour être crédible, ce résultat
peut légitimement sembler en porte-à-faux par rapport à la volonté exprimée
avec l'introduction du pluralisme. Reste alors à expliquer une stratégie
présidentielle pour le moins paradoxale : Ben Ali paraît vouloir restaurer
l'image démocratique de son régime sans se résoudre pour autant à une
légitimité qui ne soit pas plébiscitaire. Pour comprendre cette antinomie
apparente, il faut resituer ces élections dans leur contexte.


Le " miracle " tunisien en question

Certes, lorsqu'il arrive au pouvoir, Ben Ali prend en charge un pays en
crise : crise financière, crise budgétaire, crise de la dette. La perte de
légitimité du régime bourguibiste, la déliquescence des sommets de l'Etat,
les progrès de la contestation islamiste n'avaient guère favorisé la mise
en ¦uvre du Programme d'ajustement structurel (PAS) décidé en 1986, mais le
large consensus que réalise le nouveau président, le soutien sans faille
des puissances occidentales (5), une conjoncture économique internationale
propice donneront une certaine impulsion à l'économie tunisienne.

Pour s'en tenir aux indicateurs économiques généralement retenus, les
résultats les plus probants sont certainement la maîtrise de l'inflation,
qui serait passée de 9% à 5% entre 1986 et 1996, et du déficit budgétaire,
de 5 à 3%. En ce qui concerne le taux de croissance, les chiffres sont
moins encourageant qu'on ne l'a dit. La Tunisie a, il est vrai, connu des
pics : 6,7% en 1987, à prix constants, 7,8% en 1990 et en 1992. La moyenne
annuelle sur l'ensemble de la période indique, au mieux, une stagnation si
on la compare à la période de crise qui a précédé l'arrivée au pouvoir de
Ben Ali : 4% en 1982-1986, 4,2% en 1987-1991 et 3,5% (6) en 1992-1996. Pour
l'année 1998 le taux de croissance du PNB aurait été de 5%.

On met également souvent en avant les performances à l'exportation de
l'économie tunisienne. La période 1987-1990 correspond à une augmentation
des exportations de 18,7% par an. Les services, surtout le tourisme, ont eu
une contribution très importante à cette progression qu'expliquent, outre
la conjoncture internationale, les mesures d'ajustement : dévaluation du
dinar, réduction de l'inflation suite à la compression de la consommation
interne, baisse du salaire réel, multiples incitations financières et aides
à l'exportation. Cette dynamique a cependant, rapidement atteint ses
limites : la croissance des exportations ne dépasse pas 2,4% entre 1991 et
1993 et connaît une progression en dents de scie jusqu'en 1997. Cette
courbe révèle une indiscutable fragilité que l'économiste A. Bédoui
rattache d'abord à l'essoufflement de " l'effet compétitivité-prix " (7),
mais aussi à leur double polarisation : concentration autour d'un nombre
réduit de produits, d'une part, et polarisation géographique, d'autre part,
puisque l'Union européenne constitue, et de loin, le principal marché de la
Tunisie.

L'évolution des investissements n'incite guère non plus à l'optimisme tant
elle paraît aléatoire. Après une reprise timide des investissements locaux
entre 1989 et 1992, dont le secteur des services a d'ailleurs été le
principal bénéficiaire, on note un recul sensible entre 1993 et 1995, puis
une nouvelle progression l'année suivante. Les investissements étrangers en
Tunisie ont connu sur la même période un certain essoufflement passant de
565,4 millions de dinars tunisiens en 1992 à 365,0 en 1995. Alors que le
pays reste peu attractif pour les capitaux étrangers, la signature de
l'accord sur la Zone de libre échange tuniso-européenne (ZLE) en juillet
1995 impliquant le démantèlement progressif des protections douanières,
menace directement une partie importante du tissu industriel tunisien peu
concurrentiel par rapport aux produits importés et pèse sur les recettes
fiscales de l'Etat. La ZLE se traduisant par le démantèlement du dispositif
de protection douanière, prévu sur une période de 12 ans par le nouvel
accord de libre échange, signifiera à moyen terme un manque à gagner de 4
milliards de dollars pour le budget (8).

A l'instar de plusieurs pays signataire des programmes d'ajustement
structurel (PAS), la Tunisie a réussi sa première phase permettant le
rétablissement des grands équilibres macro-économiques (réduction de
l'inflation, du déficit budgétaire, du service de la dette et
rétablissement de la croissance). Toutefois, la deuxième phase, celle des
réformes structurels dont la libéralisation (commerce extérieur et secteur
public) est la cheville ouvrière reste partielle. La Tunisie n'a en fait
que timidement encourager la privatisation. Sur 250 entreprises publiques à
privatiser, entre 1989 et 1996, 77 l'ont été effectivement. Le processus de
privatisation a concerné dans un premier temps que les entreprises
publiques de petites et moyennes tailles. Les recettes de ces
privatisations auraient généré seulement 400 millions de dollars jusqu'en
1998. La cession d'entreprises dites stratégiques a commencé en 1998 avec
la vente de deux importantes cimenteries pour une valeur de 400 millions de
dollars américains. La ZLE est censée donner un coup de fouet à
l'ajustement en accélérant le volet privatisation. Cela ne pourrait se
traduire que par un renforcement des tendances lourdes à l'¦uvre depuis le
début des années 80 à savoir l'approfondissement des inégalités sociales et
l'affaiblissement de la fonction régulatrice de l'Etat.

Des restos du coeur comme politique sociale ?

Une réalité est, en effet, trop souvent occultée : le coût social de la
libéralisation économique. Dans la mesure où elle implique la réduction des
dépenses budgétaires de l'Etat, la baisse de la consommation interne, la
privatisation et l'orientation vers les marchés extérieurs et les capitaux
étrangers, la libéralisation impose, en effet, la maîtrise des salaires, la
déréglementation du travail et l'abandon plus ou moins accéléré de la
politique sociale publique. Les autorités tunisiennes, qui ont gardé en
mémoire la grève générale du 26 janvier 1978 et la " révolte du pain " en
janvier 1984, restent prudentes mais ne renoncent pas pour autant au
démantèlement des mécanismes redistributeurs. Les subventions aux produits
de première nécessité ont diminué de plus de 2/3 dans la consommation des
ménages entre 1980 et 1996. La gratuité presque totale des services sociaux
comme la santé et l'enseignement est remise en cause comme la politique de
logement social. Le dernier rapport du PNUD indique d'ailleurs, un recul de
la Tunisie sur le plan du " développement humain ". La Tunisie passe ainsi
du 78e rang mondial en 1993 au 102e en 1999.

Certes, l'administration, relayée par le RCD, développe des programmes
d'assistances, un fond de solidarité (le " 26/26 ") financés par des dons
plus ou moins volontaires (prélevés dans les entreprises, les
administrations, les écoles Š) est mis en place, des repas gratuits sont
offerts pendant le mois de Ramadhan, mais la gestion opaque de toutes ces
opérations et leur objectif en vérité plus politique que social ne peuvent
en aucun cas leur permettre de compenser l'abandon progressif par l'Etat de
ses fonctions sociales.

Ainsi, le bilan de 13 ans d'ajustement structurel en Tunisie, s'il est en
demi-teinte au plan économique, apparaît comme encore plus incertain quant
à ses conséquences sociales. C'est justement là-dessus que les statistiques
officielles sont, inexistantes ou peu crédibles. A titre d'exemple, les
statistiques officiels situent l'augmentation des salaires à des taux
annuels variant entre 11 et 16% entre 1991 et 1996, ainsi les revenus réels
auraient connu une augmentation d'environ 9 à 13% par an, ce qui apparaît
totalement invraisemblable aux observateurs sérieux (9). Nombreux sont ceux
qui affirment au contraire que, pendant cette période, " il n'y a pas de
doute (que) le niveau de vie baissait pour des catégories à bas revenus et
que la pauvreté restait un véritable problème pour le pays " (10).
Pourtant, les chiffres officiels tout en reconnaissant l'augmentation du
taux de chômage (environ 15,7% en 1994 (11)) et la réduction des
prestations sociales préfèrent passer sous silence l'impact de ces
évolutions sur la distribution des revenus ou des salaires. Combler
patiemment ce manque est une tâche à la fois épique et impossible. La
difficulté est à la mesure de l'enjeu. En effet, tout chercheur
universitaire désirant conduire une enquête de terrain est contraint de
présenter son projet quatre mois à l'avance à un organisme au sein du
ministère de l'enseignement supérieur pour approbation. Le projet doit
indiquer le but de la recherche, la taille et le profil de l'échantillon,
etc. Le chercheur peut non seulement se voir opposer un refus, mais
également avoir la surprise d'une visite des agents de police chez lui. Il
va sans le dire que contester les statistiques officielles ou fournir des
estimations différentes n'est guère facile.


Le verrouillage de l'UGTT

On comprend dans ces conditions l'importance de l'enjeu syndical. Seule
organisation de masse, en dehors du parti au pouvoir à disposer d'une
autorité propre, malgré les liens de sa bureaucratie avec l'appareil
d'Etat, l'UGTT n'a pas hésité, dans les années 70 et 80, à mobiliser ses
troupes pour défendre certains acquis sociaux du monde du travail.
Soumettre l'organisation ouvrière était donc un impératif du point de vue
des objectifs de l'ajustement structurel. Et c'est sans doute là le
principal succès du nouveau régime qui, alliant répression, man¦uvres et
corruption, obtiendra sans trop de difficultés l'allégeance d'une direction
" purifiée " de ses éléments les plus combatifs et relayée à la base par
autant de structures régionales ou sectorielles pour la plupart dévouées.
Le XIXe Congrès de l'UGTT, qui s'est tenu début avril 1999, a couronné le
processus. Selon de nombreux syndicalistes, il aurait été marqué par de
nombreuses irrégularités comme la manipulation du nombre d'adhérents, la
désignation arbitraire des délégués et de multiples entorses au règlement
avec, en particulier, la réélection du secrétaire général, M. Ismaïl
Sahbani, par acclamation. Fidèle à sa démarche consensuelle, l'UGTT appelle
à voter pour Ben Ali aux élections présidentielles.

L'état de l'organisation ouvrière est symptomatique d'une situation plus
générale de restriction des libertés syndicales : avant le 7 novembre 1987,
le fameux décret numéro 40 interdisant déjà les réunions syndicales sur les
lieux de travail, le code du travail imposait un préavis de 10 jours et la
caution du syndicat concerné avant toute grève. La direction actuelle de
l'UGTT a aggravé cette disposition : désormais un syndicat ne peut prendre
l'initiative d'une grève sans l'accord du secrétaire général de la
centrale. Alors que les licenciements de syndicalistes se multiplient, une
collaboration étroite s'est instaurée entre les autorités et la direction
syndicale pour réprimer les syndicalistes dissidents. Ainsi, au lendemain
du XIXe congrès une douzaine d'anciens responsables de l'UGTT ont été gardé
à vue pendant 48 heures et menacés de poursuites pour avoir contesté les
conditions dans lesquels s'est déroulé le Congrès et annoncé leur intention
de déposer un recours judiciaire.

Un malaise généralisé

La vague de contestation qui a agité durant l'année scolaire 1998-1999
l'enceinte universitaire est exemplaire. Provoquée par l'instauration d'un
CAPES pour obtenir un emploi dans l'enseignement secondaire au terme des
quatre années de maîtrise, la mobilisation étudiante a atteint une ampleur
qu'on ne lui avait plus connu depuis la vague de répression des premières
années de la décennie. Assemblée générales, grèves, manifestations sont
allées crescendo pendant plusieurs semaines jusqu'à ce que le pouvoir y
mette brutalement un coup d'arrêt en arrêtant les principaux animateurs du
mouvement, condamnés à de lourdes peines puis finalement libérés. Rien ne
permet cependant de penser que le calme soit durablement rétabli tant est
profonde la crise du système universitaire et de l'enseignement en général
dont la démocratisation amorcée dès la fin des années 50 (1958)  est
désormais gravement remise en cause. Par delà la question du CAPES qui a
servi de détonateur, c'est plus généralement la réduction sensible des
perspectives professionnelles à la sortie de l'Université qui préoccupe les
étudiants. Si le chômage des diplômés n'atteint pas encore des proportions
aussi graves qu'au Maroc, il constitue déjà un problème et tout porte à
croire qu'il va s'amplifier rapidement (12). Alors qu'ils sont confrontés à
la dégradation constante de leurs conditions de vie et d'étude, les
étudiants se heurtent à la présence directe de la police dans les campus
qui décourage toute activité syndicale autonome.

Les mêmes phénomènes sont à l'origine du malaise du corps enseignant. Les
restrictions budgétaires se conjuguent à l'explosion du nombre d'étudiants
pour rendre particulièrement pénibles leurs conditions de travail alors
qu'il y a relativement peu de recrutement. Les enseignants, qui se
plaignent des difficultés croissantes de la recherche évoquent également la
" secondarisation " de l'enseignement supérieur, c'est-à-dire le caractère
de plus en plus administratif de la définition des programmes dont le
contenu n'est plus vraiment déterminé par les instances élues mais relève
de plus en plus de structures composées d'experts désignés. C'est dans ces
conditions, qu'après des années de résignation, s'est développé un large
mouvement de protestation, que la centrale syndicale tente tant bien que
mal de neutraliser.

L'agitation à l'université, plaque sensible de la société, est l'indice
d'un mécontentement bien plus large qui commence seulement à s'exprimer.
Les gens ont toujours peur mais les langues désormais se délient dans
nombre de milieux pour critiquer l'arbitraire administratif et policier, la
corruption ou la dégradation des conditions de vie. Le malaise semble
toucher également les milieux des affaires et des entrepreneurs. Des tracts
anonymes circulent dénonçant la corruption ou l'accaparement illégale de
certains marchés. Le malaise s'exprime aussi par l'apparition de scènes de
violences et d'affrontement dans les stades (au printemps dans la ville de
Béja, on parle d'une dizaine de morts, et à Gabès) où le public n'hésite
plus à crier des slogans hostiles au régime provoquant la réaction brutale
de la police. En automne dernier, des élèves se sont mis en grève et une
émeute, où se sont retrouvés lycéens et chômeurs, a éclaté notamment à
Gafsa, dans le sud du pays. Plus récemment un accident de travail mortel a
provoqué une poussée de fièvre dans la ville de Kasserine. La réapparition
d'une dissidence à l'intérieur de l'UGTT et l'écho qu'a rencontré la
proposition de constituer une confédération syndicale autonome sont
révélateurs d'un nouveau climat au sein du monde du travail. Après une
longue traversée du désert, le mouvement démocratique reprend
progressivement confiance en lui même. Les quelques associations
indépendantes - l'Association des jeunes avocats, l'Association tunisienne
des femmes démocrates, la Ligue tunisienne des droits de l'homme Š prennent
à nouveau des initiatives : des comités se créent, les pétitions se
multiplient. Un groupe d'économistes, de syndicalistes et de démocrates
constituent un Rassemblement pour une alternative internationale de
développement (RAID) en liaison avec le mouvement ATTAC international. A
l'étranger, notamment en France, les Tunisiens sont de plus en plus actifs
comme en témoigne le dynamisme du Comité pour le respect des libertés et
des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT). Mais l'initiative la plus
significative est sans doute la fondation, le 10 décembre 1999, du Conseil
national des libertés en Tunisie (CNLT) par quelques dizaines
d'intellectuels et de militants connus du mouvement démocratique et de la
gauche tunisienne. Leur projet est d'intégrer la défense des droits humains
dans une perspective politique plus globale de lutte pour l'avènement d'un
Etat démocratique qui suppose une réorganisation d'ensemble du système
politique et constitutionnel tunisien.

Démantelé en 1991-1992, le mouvement islamiste Ennahda, dirigé depuis
Londre par M. Rached Ghanouchi, ne semble pas en mesure de se réorganiser
rapidement mais il garde un potentiel d'influence certain que la répression
dont il est l'objet contribue à alimenter.

Conscient probablement de la nouvelle situation qui se profile et de
l'érosion du caractère dissuasif de la répression, inquiet des
développement en Algérie et au Maroc, sensible à la dégradation de son
image de marque sur le plan international, le pouvoir est contraint
désormais d'être plus prudent, de man¦uvrer, d'exercer des pressions
indirectes, de reculer parfois. Les dernières élections expriment
parfaitement le dilemme politique dans lequel se trouve le régime du
président Ben Ali. Celui-ci perçoit la nécessité d'une réorientation de sa
politique, d'où le pluralisme affiché, mais il ne parvient pas à en assumer
la réalité, d'où des résultats qui, parce que plébiscitaires, réduisent à
néant les objectifs initiaux du scrutin.

Le même dilemme transparaît également, juste au lendemain des élections. A
l'occasion de la commémoration du 12 anniversaire du " Changement ", le 7
novembre dernier, plus de 600 détenus politiques, condamnés pour
appartenance au mouvement Ennahda, ont été graciés (13). Aucune annonce
officielle n'a suivi cette libération, ce qui révèle une fois de plus
l'ambivalence de la politique suivie. Par ailleurs, aucun membre dirigeant
de ce mouvement n'a été élargi et plus d'un millier d'islamistes demeurent
encore en prison (14).

Il y a fort à craindre que le régime tunisien ne parvienne pas à imaginer
de nouvelles formes d'articulation avec la société autres que la  violence
et le développement des rapports clientélaires. Cette situation est
particulièrement inquiétante compte tenu des tensions qu'engendrent
nécessairement la réorganisation économique en cours et les répercussions
locales d'un contexte régional et international en pleine mutation.

*) Doctorants en sciences politiques à l'Université de Paris VIII.

1  Ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme.
2 Il s'agit du Mouvement des démocrates socialistes (MDS), le Parti
d'Ettajdid (ancien parti communiste) le PUP et l'UDU.
3 Sur toutes ces questions, voir notamment les rapports d'AI - qui estime
actuellement à près de 2000 le nombre de prisonniers politiques, celui
présenté par la FIDH, le Comité pour le respect des libertés et des droits
de l'homme en Tunisie et la LTDH au Comité contre la torture de l'ONU en
novembre 1989, le rapport de Reporters sans frontières sur l'état de la
presse (" Tunisie : silence, on réprime " juin 1999) et de Human Right
Watch sur Internet dans le monde arabe (7/7/99).
4 En fait il devrait être 36,6 (c'est-à-dire 20%) mais bizarrement le
décret d'application en réduit le nombre à 34.
5 La France qui a eu un peu de retard Š
6 Institut d'économie quantitative (IEQ). En 1971-1981, le taux de
croissance moyen était de 6,4% et en 61-70, 5%.
7 Bédoui. A. Dynamique de l'emploi et dynamique de la croissance en
Tunisie, Conférence nationale pour l'emploi, 1998, p 75, communiqué par
l'auteur.
8  CAMAU, Michel, Monde arabe Maghreb-Machrek, op.cit.
9 MURPHY, Emma. "Economic and polotical in Tunisia. From Bourguiba to Ben
Ali. London : Macmillan Press, 1999, p155.
10 MURPHY, Emma. "Economic and polotical in Tunisia. From Bourguiba to Ben
Ali. London : Macmillan Press, 1999, p 129. Cf. p156.
11 Le recensement général de la population de 1994 n'ont été communiqués
publiquement que quatre ans plus tard, cela avait notamment suscité une
intervention au parlement d'un député de l'opposition. Par contre, le taux
de chômage par région n'est toujours pas accessible.
12 Selon un document de l'UGET, qui estime à une moyenne de 17 000 nouveaux
diplômés par an pour les 10 ans à venir, il y aurait déjà 21 000 diplômés
au chômage (l'Etudiant et l'Université : la réalité et les ambitions,
septembre 1998).
13 De même que quelques étudiants de gauche condamnés cet été à de lourdes
peines de prison.
14 Il est significatif, de ce même point de vue, que les docteurs Marzouki
et Ben Jaafar (secrétaire général du Forum démocratique, organisation
non-reconnu) viennent d'être convoqués par le juge d'instruction qui leur a
signifié de nouvelles inculpations.