Le passeport qui m'avait été remis il y a quelques jours après quatre années de
confiscation illégale s'est avéré inutilisable puisque j'ai été empêché de prendre
l'avion hier soir pour Paris. Le motif invoqué est l'existence de procédures
judiciaires engagées contre moi, pour mes activités, à la tête du CNLT toujours non
reconnu.
Quand on sait à quel point l'arbitraire est la règle dans ce pays et la loi sa
couverture, on mesure tout l'humour de la justification. Qui plus est nul ne sait quelle
magistrature indépendante a ordonné de couper mon téléphone pendant quatre ans, puis
de le rétablir 24 heures, puis de le couper à nouveau à partir d'hier soir.
Ainsi, je dispose d'un passeport que je peux encadrer et d'un téléphone sur lequel je
peux faire chauffer mon café.
Qui plus est je viens de recevoir ce matin une lettre du doyen de la faculté de médecine
de Sousse où j'enseigne depuis 20 ans, me demandant un rapport sur de prétendues
absences.
J'ai appris par ailleurs que l'administration enquête sur le volume horaire de mon
enseignement. Sachant que mon service a été dissous en '992, que j'ai été chasse des
deux policliniques où j'exerçais en 1994, que tous les projets de recherche où j'ai
été impliqué ont été éliminés et que ma mise au placard est savamment organisée,
on mesurera là aussi le cocasse de la démarche.
Tout cela ne serait que risible s'il ne participait pas à aggraver une situation de plus
en plus incontrôlable par tous les acteurs.
D'un côte, une crise profonde dont les derniers éléments sont le saccage d'Aloès,
édition dirigée par Sihem Ben Sedrine, la grève de la faim de cinq prisonniers
politiques de divers tendances dont Sadok Chourou, Abdelmoumen Belanes et Fahem Bou
Kaddous, la tentative d assassinat contre Riadh Ben Fadhl, de mystérieux
accrochages a la frontière, tout cela sur fond de face électorale qui a atteint
les sommets dans le mépris du peuple et de la démocratie.
De l'autre côte, un régime qui n'est capable que de demi mesures, de
tergiversation, de poudre aux yeux, et de spectaculaires ouvertures sur lui-même.Face à
cette situation de plus en plus dangereuse, où la Tunisie apparaît comme un pays à la
dérive, je tiens à :
1- Elever ma protestation la plus vive contre les violations systématiques de mes droits
les plus élémentaires y compris mon droit au travail sans pression et intimidation
2- Exprimer ma solidarité avec les cinq grévistes de la faim dans les prisons et tous
les Tunisiens qui souffrent pour avoir le droit de vivre en citoyens libres et égaux
3- Réaffirmer ma détermination et celle de tous mes amis de continuer à défendre nos
droits et nos libertés avec encore plus de sérénité et détermination.
4- Appeler toute la société civile à s'unir autour de la conférence nationale
démocratique, conviée par le CNLT pour asseoir le principe de la souveraineté du
peuple, élaborer les bases d'un Etat de droit et d'une société démocratique.
Moncef MARZOUKI.
Le 26 mai 2000