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Comment s'est passée votre grève de la faim? Lorsque je suis arrivé en France, beaucoup d'organisations politiques ou de droits de l'homme m'avaient catalogué «opposant-à-Ben-Ali», il fallait que je sois un «porte-parole». C'était Spartacus ou rien. Devant la porte de ma chambre à l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris, des journalistes, Danielle Mitterrand, des chefs islamistes venus de Londres ou des hommes d'affaires avec des valises d'argent formaient une inépuisable file d'attente. Chacun venait réclamer ma bénédiction, comme un rituel. Appuyé sur mes oreillers, je disais aux visiteurs d'un ton boudeur: je veux ça. Et mes vux étaient exaucés. J'étais le prophète Mohammed ou un parrain de la mafia. Au lieu de remercier, j'ai dit du mal de Chirac, de Védrine, des candidats à la mairie de Paris, qui soutiennent le régime de Carthage. Ou alors, invité sur RTL, j'ai raconté combien j'aimais les putes. Ce petit monde n'aime pas qu'on sorte de la case qui vous a été attribuée. Alors, même les journalistes ont foutu le camp. Mes plus fervents soutiens m'ont annoncé gravement: «Taoufik, tu déconnes. Tout ça n'est pas diplomatique.» On m'a dit: «elle est bidon, ta grève. Le soir, tu manges du chocolat.» Vous voulez me lyncher? Allez-y. Je me mets la tête dans les chiottes et je ris de votre dégoût. Ma grève de la faim, c'est mon bâtard, personne ne me le prendra. Je ne suis le porte-parole que de ma propre folie. Que vouliez-vous en faire justement de ce bâtard? Au plus fort de ma médiatisation, Ben Ali a fait un semblant d'ouverture. Il a donné un passeport à l'un, rétabli la ligne de téléphone d'un autre, libéré quelques prisonniers politiques. Cela a permis aux Tunisiens de découvrir l'usage d'un outil, la grève de la faim, pour débloquer des situations individuelles. Mais au niveau collectif, Ben Ali a colmaté cette minuscule brèche dès juillet. Dans la rue, les silhouettes se voûtent à nouveau. Il fallait être inhumain pour croire que Ben Ali ferait marche arrière à cause d'une grève de la faim. Cela ne marche pas ainsi avec nos chefs d'Etat arabes. Mais que Ben Ali reste sur son trône. Nous, on veut juste respirer. J'ai fait la grève pour pouvoir boire un café sans être entouré de flics. Pour aller au cinéma. Rien ne me dégoûte davantage que ces intellectuels qui viennent me dire: «Tu es une solution pour le continent africain». Ils emploient des mots dont j'ai honte, «relève», «éventualité politique». Le jour où on parlera de moi comme d'un «homme politique» sera un cauchemar. Je voudrais qu'on dise: j'ai lu un de ses poèmes et c'était bon. Au fond, à quoi ça sert une grève de la faim? Cela n'a pas servi. Cela m'a servi. De France, je rentre avec trois livres, je vais continuer à écrire. J'ai combattu pour la fierté des va-nu-pieds, c'est tout.
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