Humanite

- 13 Juillet 2000 -

INTERNATIONAL

Nadia Hammami interrompt sa grève de la faim Mardi dernier à Tunis, Nadia Hammami, 17 ans, a interrompu la grève de la faim qu'elle avait entamée le 28 juin pour demander l'arrêt des poursuites contre son père, Hamma Hammami, dirigeant du Parti communiste ouvrier tunisien, qui vit dans la clandestinité depuis février 1998.

Elle explique le sens de son combat.

Qu'est-ce qui vous a décidé à suspendre votre grève de la faim ?

Suite au bilan de santé alarmant, de nombreuses organisations de défense des droits de l'Homme et ma mère m'ont demandé d'arrêter. Je dois me rendre à Paris et dans d'autres capitales européennes, afin d'appuyer l'appel international lancé par le CRLDHT pour le rétablissement de mon père dans ses droits. Plus de cent personnalités ont déjà signé la pétition. Si les autorités tunisiennes ne me laissent pas partir, bien que j'aie mon passeport depuis quelques semaines, je compte reprendre une grève de la faim, illimitée et sauvage cette fois. Ce jeûne, n'était-ce pas une voie extrême, compte tenu de votre âge ? Les médecins m'avaient prévenue des graves conséquences qu'un jeûne prolongé peut occasionner chez un jeune. J'y ai longuement réfléchi. Mais je ne voyais pas d'autres solutions. En Tunisie, on ne peut pas lutter autrement. On ne peut pas manifester. Il n'y a pas de liberté de la presse. Je suis prête à faire des sacrifices pour que mon père puisse vivre librement. Mes sours et moi, ne l'avons pas revu depuis deux années et cinq mois. Nous sommes privées d'une vie normale avec nos parents. Surtout Sarah, conçue dans la clandestinité et âgée d'un an : elle n'a jamais vu son papa.

Vous avez dédié cette grève de la faim à tous les enfants de Tunisie qui affrontent une situation analogue.

Il y en a beaucoup. La plupart, parce que leurs parents sont des opposants politiques. Sans compter les menaces, intimidations, filatures que nous subissons. Il faut que le monde entier sache que les droits des enfants ne sont pas respectés dans ce pays.

Najoua Rezgui en grève de la faim depuis le 2 juillet, a décidé de poursuivre son mouvement. Pourquoi ?

Son mari, Abdel Jabbar Maddouri, est dans la même situation que mon père : tous deux ont été condamnés à neuf ans et trois mois de prison ferme, pour le même chef d'inculpation : appartenance à une organisation illégale, diffusion de tracts. Le fils de Najoua Rezgui, qui a plus de deux ans, ne connaît pas son père. Najoua elle-même a déjà fait l'objet d'arrestation. Elle a été incarcérée pendant presque deux ans et demi, a été torturée.

Avec son fils qui n'avait pas un mois, elle a été retenue au poste de police durant trois jours, pour être interrogée : son bébé a eu de la fièvre, mais les flics ont refusé de l'hospitaliser.

Propos recueillis par Fara C.

 

-13 Juillet 2000 -

INTERNATIONAL

Pendant les vacances la répression continue

TUNISIE. Des représentants d'ONG étrangères refoulés à l'aéroport de Tunis. La méthode Ben Ali reste bien en place, malgré l'avalanche de protestations qui s'est abattue sur les institutions qu'il préside, depuis l' " affaire Ben Brik ", emblématique de la répression qui sévit, en Tunisie, et de la résistance que lui opposent les défenseurs des droits fondamentaux des hommes. Le dernier épisode de la sale guerre engagée par le président tunisien contre son peuple et contre les organismes nationaux et internationaux de soutien aux opposants, s'est joué, mardi dernier, à l'aéroport de Tunis-Carthage. Patrick Baudouin, président de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Donatella Rovera, du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au secrétariat international d'Amnesty et Hassina Giraud, de la section française d'Amnesty international se sont vu interdire l'accès au territoire, dès leur descente d'avion. Un accord de principe avait pourtant été noué entre ces associations et le gouvernement tunisien, quelques jours plus tôt. Il prévoyait des visites, pendant deux jours, à différentes ONG locales, comme la Ligue tunisienne des droits de l'homme, l'Association tunisienne des femmes démocrates, le Conseil national des libertés en Tunisie.

Mais samedi 8 juillet, Dali Jazy, ministre conseiller du chef de l'Etat, proposait que la visite soit reportée début septembre, voyant dans ce report une manière " d'inaugurer de nouveaux rapports " qu'il souhaitait " clairs et confiants ". Dans sa réponse Patrick Baudoin, tout en acceptant d'examiner une autre date, disait ne pas pouvoir reporter une visite à des responsables d'associations avec lesquels l'association qu'il dirige travaille " au quotidien ".

En marge des rencontres, la délégation comptait apporter son soutien à deux jeunes femmes, Nadia Hammami et Najoua Rezgui qui observaient une grève de la faim afin de faire cesser les poursuites qui frappent le père de la première et l'époux de la seconde, dirigeants du Parti communiste ouvrier de Tunisie, interdit.

Ce raidissement soudain est une preuve supplémentaire du désarroi dans lequel est plongé le président Ben Ali depuis que s'est déclenchée, il y a quelques mois, une vague de protestations civiques, marquées par des grèves de la faim de militants en butte aux tracasseries administratives, aux menaces, aux pressions sur les familles, aux brutalités policières. Lâchant du lest quand la pression s'accentue - il a, récemment, laissé le journaliste, gréviste de la faim, Taoufik Ben Brik, quitter le pays, a rendu à de nombreux opposants leur passeport, a rétabli leurs lignes téléphoniques coupées -, le pouvoir tunisien renoue avec ses penchants autoritaires quand il n'a plus besoin de soigner son image à l'étranger.

Son apparente bonne volonté vis-à-vis des ONG étrangères s'est volatilisée aussitôt connu le report, pour la seconde fois, du voyage officiel que le président devait effectuer, à partir du 13 juillet, aux Etats-Unis.

On notera, également, que l'incident de mardi intervient peu après la publication - le 26 juin -, sous l'égide de la FIDH, du Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie, et du Réseau euroméditerranéen des droits de l'homme, du rapport de Khemaïs Ksila témoignant de la réalité des prisons tunisiennes.

Dans ses périodes agressives, Zine al-Abidine Ben Ali a la rancune tenace et le refoulement à la frontière facile.

La FIDH rappelle que " le même traitement avait été réservé " à son président en 1996, et que Donatella Rovera est " considérée comme indésirable depuis 1994 ". L'association note que " les défenseurs des droits de l'homme tunisiens se trouvent privés de la possibilité de se réunir et de travailler dans leur propre pays, avec les organisations internationales dont ils sont membres et partenaires ". La société tunisienne s'est débarrassée de sa peur. La répression entreprise par le pouvoir, n'a pas fait taire la contestation. Au contraire,. l'édifice Ben Ali se fissure. Acculé, le président, que chacun s'attache à représenter comme imprévisible, peut être tenté par l'escalade. Mais la résistance de quelques-uns fait tache d'huile. Et l'opposition apparaît chaque jour plus déterminée.

Christian Kazandjian

14/07/00