Retour à Tunis, par Juan Goytisolo

Mis à jour le lundi 17 janvier 2000 (Le Monde)

En quittant un Maroc en liesse après la chute fracassante du tout-puissant ministre de l'intérieur de ces vingt dernières années, l'avion de Tunisair pénètre dans l'espace aérien de l'Algérie où les espoirs nés de l'élection

de Bouteflika se sont écroulés en quelques mois : le véritable pouvoir est toujours entre les mains de cette hiérarchie qu'on appelle la mafia politico-financière, qui contrôle le pays, assassine et dépose à sa guise

les présidents qu'elle-même avait nommés. Si l'islamisme radical a été vaincu militairement, la démocratie et la paix s'éloignent au contraire comme un mirage. Mon voisin, ingénieur originaire d'Oran, établi à

Casablanca, opine : « Comment voulez-vous que le monsieur qui nous a précipités dans le gouffre où nous nous trouvons aujourd'hui puisse prétendre nous en sortir ? » Lui aussi se rend en Tunisie , « un pays où je

n'ai pas mis les pieds depuis trente-deux ans », lui dis-je . « Il a énormément changé, commente-t-il. Si au moins nous pouvions vivre comme eux ! Je vous recommande la discrétion et surtout de ne parler politique

avec personne. Sur ce point, je pense que les Tunisiens nous envient un peu. »

L'involution démocratique en Tunisie durant les dix dernières années constitue un phénomène surprenant et incompréhensible : elle ne répond à aucune raison objective. Avec une population d'un peu plus de 9 millions

d'habitants, une agriculture prospère, un tourisme en expansion continue (plus de 5 millions de visiteurs), un niveau de vie nettement supérieur à celui de ses voisins du Maghreb et un taux d'analphabétisme de loin

inférieur à ceux-ci, l'image qu'elle offre au visiteur étranger est pourtant, à première vue, enviable. Une simple promenade à travers les avenues de la capitale et dans la magnifique enceinte de la médina confirme,

si besoin est, cette impression : rues propres, mendiants absents, profusion de biens de consommation comme dans n'importe quelle ville européenne. Le costume arabo-ottoman traditionnel a disparu de la circulation.

Le kémalisme militant de Bourguiba l'a totalement éliminé et toutes les femmes, jeunes et moins jeunes, s'habille Retour à Tunis, par Juan Goytisolo Mis à jour le lundi 17 janvier 2000 (Le Monde) En quittant un Maroc en liesse après la chute fracassante du tout-puissant ministre de l'intérieur de ces vingt dernières années, l'avion de Tunisair pénètre dans l'espace aérien de l'Algérie où les espoirs nés de l'élection de Bouteflika se sont écroulés en quelques mois : le véritable pouvoir est toujours entre les mains de cette hiérarchie qu'on appelle la mafia politico-financière, qui contrôle le pays, assassine et dépose à sa guise les présidents qu'elle-même avait nommés. Si l'islamisme radical a été vaincu militairement, la démocratie et la paix s'éloignent au contraire comme un mirage. Mon voisin, ingénieur originaire d'Oran, établi à Casablanca, opine : « Comment voulez-vous que le monsieur qui nous a précipités dans le gouffre où nous nous trouvons aujourd'hui puisse prétendre nous en sortir ? » Lui aussi se rend en Tunisie , « un pays où je n'ai pas mis les pieds depuis trente-deux ans », lui dis-je . « Il a énormément changé, commente-t-il. Si au moins nous pouvions vivre comme eux ! Je vous recommande la discrétion et surtout de ne parler politique avec personne. Sur ce point, je pense que les Tunisiens nous envient un peu. » L'involution démocratique en Tunisie durant les dix dernières années constitue un phénomène surprenant et incompréhensible : elle ne répond à aucune raison objective. Avec une population d'un peu plus de 9 millions d'habitants, une agriculture prospère, un tourisme en expansion continue (plus de 5 millions de visiteurs), un niveau de vie nettement supérieur à celui de ses voisins du Maghreb et un taux d'analphabétisme de loin inférieur à ceux-ci, l'image qu'elle offre au visiteur étranger est pourtant, à première vue, enviable. Une simple promenade à travers les avenues de la capitale et dans la magnifique enceinte de la médina confirme, si besoin est, cette impression : rues propres, mendiants absents, profusion de biens de consommation comme dans n'importe quelle ville européenne. Le costume arabo-ottoman traditionnel a disparu de la circulation. Le kémalisme militant de Bourguiba l'a totalement éliminé et toutes les femmes, jeunes et moins jeunes, s'habillent à l'occidentale, sans, toutefois, cette démarche encore mal assurée et un brin provocatrice des Marocaines. La laïcisation a été acceptée par l'ensemble de la société et ne choque plus personne. En somme, tout concourt à confirmer le tableau de sérénité, de progrès et de tolérance vendu avec succès par les offices de tourisme tunisiens en Allemagne, en France, en Italie et dans les pays scandinaves. Cette description tant amène cache cependant une réalité loin d'être aussi reluisante. L'omnipotence de la machine policière du régime - destinée, dans un premier temps, à éradiquer le mouvement islamiste et, par la suite, à combattre toute velléité d'opposition démocratique -, exposée sous une lumière crue dans l'ouvrage de Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, Notre ami Ben Ali, et les articles de Catherine Simon (« La Tunisie de Ben Ali », Le Monde daté 21-23 octobre 1999), devient manifeste dès qu'on gratte un peu la surface des choses. Elle structure en réalité l'ensemble du système. Le contrôle de la population est total, me confient les universitaires, les diplomates ou les membres d'organisations non autorisées des droits de l'homme. Personne ne peut bouger le petit doigt - en d'autres termes, émettre une critique contre le régime ou contre son chef absolu - sans courir le danger de s'exposer à l'un ou l'autre des innombrables moyens dissuasifs, allant de la confiscation du passeport - de nombreuses personnes avec lesquelles je me suis entretenu sont privées de passeport et ne peuvent sortir du pays - à toutes les formes de chantage, de menaces, d'actes d'intimidation ou de mise en scène d'une répugnante brutalité. La répression exercée par le pouvoir n'a plus recours, comme autrefois, aux méthodes des tortionnaires que furent, au Maroc, Dlimi ou Oufkir ; il n'y a plus de rafles massives ni les listes interminables de disparus qui refont surface aujourd'hui dans le Maroc nouveau. En Tunisie, la terreur intériorisée par les noyaux militants, syndicalistes et universitaires, en opposition ouverte au régime, explique que si la volonté acharnée de ce dernier à détruire quiconque se dresse contre son arbitraire et son absolutisme ne montre aucun signe de fléchissement, le nombre de ceux qui ne sont plus disposés à se laisser broyer, lui, au contraire, a diminué. Le Grand Frère veille au silence et au conformisme résigné de la population. Les Tunisiens mangent et se taisent. Ils savent que, sous d'autres cieux, nombreux sont ceux qui ne mangent pas et qui doivent se taire quand même. L'apothéose plébiscitaire qui a couronné la « campagne » présidentielle de Ben Ali, réélu pour un troisième mandat avec un score de 99,44 %, dans les jours qui ont précédé ma visite, fut accompagnée d'une censure implacable des moyens d'information. La presse française lue par la plupart des Tunisiens n'est représentée que par les hebdomadaires sportifs ou quelques titres de la presse du coeur. Je demande aux vendeurs des grands kiosques de l'avenue Bourguiba. Le Monde ? Il n'est pas arrivé. Le Nouvel Observateur ? Non plus. Bon, donnez-moi Libération. Le vendeur hausse les épaules. Le Monde diplomatique, alors ? Cette fois il lève les yeux au ciel comme on a coutume de le faire en Turquie. Les changements politiques au Maroc sont systématiquement passés sous silence : toute idée de changement inquiète, et c'est en vain que je cherche dans les pages du Renouveau - qui jamais ne se rénove - et du Temps - qui plane hors du temps - la moindre référence aux problèmes politiques et sociaux du pays. En clair, ils n'existent pas. Il n'y a qu'une seule chose qui se répète inlassablement : la salve de dithyrambes à la gloire du chef. Le long des trottoirs du centre de la capitale, le portrait ommiprésent de Ben Ali, accompagné de la légende : « Le choix d'un pays », couvre partout les vitrines et les murs. Même si celui qui est représenté est toujours le même, la garde-robe présidentielle et les symboles auxquels elle renvoie offre en revanche une variété infinie et exquise. Ben Ali apparaît comme le parrain du film éponyme, interprété par Robert de Niro : cheveux d'encre teints et gominés ou perruque ajustée avec soin, sans le moindre poil qui dépasse. Le portrait le plus courant le montre en veston, plastron et col cassé aussi blanc que neige ; un cordon rouge, passé entre la veste et la chemise, lui barre le poitrail, une chaîne voyante de dignitaire ou de docteur honoris causa ; un médaillon en pendentif, en or massif, accroché juste à hauteur du foie. D'autres portraits le montrent de face, saluant de la main, toujours souriant, à côté du drapeau national, ou bien de profil, enserré par le drapeau et par deux garçons impétueusement propulsés vers l'avenir. Ou encore se frottant les mains avec l'air satisfait de celui qui vient de compter les gains réalisés dans un coup magistral à la Bourse ou qui vient de remporter la super-cagnotte de la Loterie nationale. Les combinaisons vestimentaires du président, plus simples, méritent également d'être décrites : chemise monocolore au col impeccablement amidonné, cravates de couleur bleue, bordeaux ou à carreaux, vestes grises, beiges ou bleu marine, fines pochettes en soie disposées dans la poche de poitrine du costume dessiné par Armani. Un Ben Ali flamboyant tassé dans un fauteuil doré recouvert de feutre ou de velours grenat, aux accoudoirs curvilignes et au siège colossal, dans le style Louis XVI, à nul autre pareil, des séries télévisées égyptiennes. Quelles sont les perspectives de changement ? Aucune, à plus ou moins brève échéance, me répondent les membres de l'opposition exsangue et harcelée. Mais la corruption et le népotisme régnant, en accaparant une partie chaque fois plus grande de la richesse nationale au profit des clans présidentiels et de leurs ramifications administratives, risquent, à moyen terme, de mener à une situation difficile, voire explosive. Le Fonds national de solidarité (FNS), plus connu sous le nom de « 26-26 », créé pour répondre aux besoins des catégories sociales les plus défavorisées, autrefois tentées par l'islamisme, et dont la gestion est contrôlée directement par le chef de l'Etat, est source de toutes sortes de malversations profitant à la parentale du président. Alors même que la catégorie d'entrepreneurs qui investit dans les secteurs les plus dynamiques et les plus rentables du monde des affaires a tendance à se réduire progressivement, en raison de la boulimie de la « famille » de Ben Ali. Le « modèle tunisien » de progrès économique et de bien-être social peut-il être remis en cause du jour au lendemain sans précipiter l'écrasante majorité de la population dans une voie sans issue ? Quelques signes d'inquiétude quant à l'avenir, notamment après l'humiliation collective de la farce électorale « à la bulgare », vont effectivement dans ce sens. Un régime policier aussi autocratique ne peut évidemment répondre aux exigences d'une société moderne. La brèche ouverte entre la Tunisie officielle et le pays réel va inévitablement s'élargir jour après jour. Au crépuscule, sur les ficus qui bordent l'avenue Bourguiba et les places adjacentes que j'observe depuis ma chambre de l'Hôtel Africa, des dizaines de milliers d'oiseaux décrivent lignes et points vite effacés : spirales, tournoiements, triangles, mobiles d'une beauté si éblouissante qu'on les dirait inspirés par Calder. Le sculpteur serait lui-même resté interdit devant tant de mouvements et de combinaisons sous le ciel splendide de Tunis. Je ne pouvais m'arracher à cet enchantement, perdu que j'étais dans la contemplation de ce flot de formes mouvantes, dessinées par la main invisible de l'artiste. C'étaient peut-être à ces créatures libres que, dans leur cage plus ou moins dorée, rêvaient les Tunisiennes et les Tunisiens, paresseusement assis à la terrasse des cafés.

(Traduit de l'espagnol par Abdelatif Ben Salem.)

Tiré d'El Païs.

Le Monde daté du mardi 18 janvier 2000