 |
Taoufik Ben Brik va remanger... à Alger
Le journaliste tunisien décide de
cesser son jeûne.
Par FLORENCE AUBENAS
Libération, jeudi 11 mai 2000
«Chez celui-là qui se dit
journaliste tunisien, c'est le regard de Ben Ali que
j'aperçois. Tu es du côté des forces du mal. Je te
comprends, tu cherches ton gagne-pain. Mais j'aimerais
que tu ne sois pas ici.»
Taoufik Ben Brik
Le journaliste tunisien Taoufik Ben Brik cessera
aujourd'hui sa grève de la faim à Alger, où il se rend
dans la matinée. «Je le ferai sur la tombe
d'Ali Lapointe, ce proxénète de la Casbah, qui a tenu
tête aux paras français pendant la bataille d'Alger et
qui envoyait ses prostituées poser des bombes.»
Mais sa conférence de presse hier à Paris, qui devait
expliquer pourquoi il arrêtait son mouvement, a surtout
servi à montrer pourquoi il l'avait commencé. Dans les
salons de l'Assemblée nationale, sous l'égide du parti
des Verts, «solidaire de Ben Brik qui est en
train de déstabiliser le régime» de Zine
Ben Ali, journalistes et parlementaires ont assisté à
une confrontation entre les deux presses tunisiennes,
celle du régime et l'autre.
Affaibli et fumant, Taoufik Ben Brik cligne des yeux sous
les projecteurs. Il se lance. «Je vois là au
fond de la pièce un homme qui a un bon sourire. Il est
originaire du même village que moi. Je l'aime bien,
c'est le fils de ma tante Zara. Mais, chez celui-là
qui se dit journaliste tunisien, c'est le
regard de Ben Ali que j'aperçois. Tu es du côté des
forces du mal. Je te comprends, tu cherches ton
gagne-pain. Mais j'aimerais que tu ne sois pas ici.»
Dans la salle, le «bon sourire» s'est fait rictus sous
la moustache de Abdeljaleh Messaoudi. En poste à Paris,
il est à la fois le correspondant du journal la
Presse de Tunisie et de l'ATCE (Agence de
tourisme et de communication extérieure), l'organisme du
régime «chargé» notamment de la presse étrangère.
Messaoudi se fâche. «Moi aussi je t'aime
bien, Taoufik. C'est de l'intimidation. J'ai le droit
d'avoir une opinion différente. Si je ne l'avais pas,
toi non plus tu ne serais pas là, Taoufik.» Mais
il est lancé : «Ici, les médias te
poussent aux excès, et la mondialisation aidant (sic),
tout déborde. Tu dois reconnaître les spécificités
culturelles de ton pays et du pouvoir. N'est-il pas temps
d'ouvrir les portes au dialogue ? Quel est
le but de ton combat ?» Là, Taoufik
démarre. «C'est à moi que tu parles
d'excès ? Je vais te raconter une histoire. Le 24
mars, lorsque cent policiers sont venus encercler ma
maison et terroriser ma famille, je n'ai même pas osé
communiquer cette information à mes collègues. Je me
suis dis qu'ils ne me croiraient jamais. Alors j'ai dit
qu'ils étaient venu à dix. Est-ce que c'est moi qui
fais de l'excès lorsque je dis qu'il y a deux mille
prisonniers politiques, juste parce qu'ils ont utilisé
leur stylo ? Et les militants islamistes
torturés ? Et leurs femmes violées ? Et les
cent trente mille policiers du régime ? C'est moi
qui fais de l'excès ?»
Ben Brik est lancé. «Tu te souviens quand je
suis rentré dans ce journal gouvernemental en 1990, où
tu travaillais ? Tu m'as supplié d'écrire un
éditorial pour rattraper un dossier sur la
"liberté d'expression" que je venais de faire.
J'ai refusé. J'ai été viré.» Oui,
Messaoudi se souvient. «Tu avais 20 ans, tu
commençais. Il fallait bien t'aider, mais déjà tu
étais dans l'excès. Il faut y aller doucement, Taoufik,
doucement.»
Depuis le début de l'affaire, le correspondant Messaoudi
a fait «deux ou trois papiers sur Ben Brik».
C'est plutôt compliqué de lui faire dire ce qu'il a
écrit. Des militants du Comité pour les liberté en
Tunisie se rapprochent de lui. «Tiens, c'est
nouveau, des flics gauchistes», ricane
Messaoudi. Les deux exilés s'appellent Abdellatif Ben
Salem et Mouhidine Cherbib. La semaine dernière encore,
ils ont reçu des menaces de mort au téléphone.
|