date: Thu, 11 May 2000 00:35:29 +0100
subject: Taoufik Ben Brik va remanger... à Alger Le journaliste tunisien décide de cesser son jeûne.

Par FLORENCE AUBENAS

Libéra tion, jeudi 11 mai 2000
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Taoufik Ben Brik va remanger... à Alger
Le journaliste tunisien décide de cesser son jeûne.
Par FLORENCE AUBENAS


Libération, jeudi 11 mai 2000

 


«Chez celui-là qui se dit journaliste tunisien, c'est le regard de Ben Ali que j'aperçois. Tu es du côté des forces du mal. Je te comprends, tu cherches ton gagne-pain. Mais j'aimerais que tu ne sois pas ici.»
Taoufik Ben Brik
      


Le journaliste tunisien Taoufik Ben Brik cessera aujourd'hui sa grève de la faim à Alger, où il se rend dans la matinée. «Je le ferai sur la tombe d'Ali Lapointe, ce proxénète de la Casbah, qui a tenu tête aux paras français pendant la bataille d'Alger et qui envoyait ses prostituées poser des bombes.» Mais sa conférence de presse hier à Paris, qui devait expliquer pourquoi il arrêtait son mouvement, a surtout servi à montrer pourquoi il l'avait commencé. Dans les salons de l'Assemblée nationale, sous l'égide du parti des Verts, «solidaire de Ben Brik qui est en train de déstabiliser le régime» de Zine Ben Ali, journalistes et parlementaires ont assisté à une confrontation entre les deux presses tunisiennes, celle du régime et l'autre.
Affaibli et fumant, Taoufik Ben Brik cligne des yeux sous les projecteurs. Il se lance.
«Je vois là au fond de la pièce un homme qui a un bon sourire. Il est originaire du même village que moi. Je l'aime bien, c'est le fils de ma tante Zara. Mais, chez celui-là qui se dit journaliste tunisien, c'est le regard de Ben Ali que j'aperçois. Tu es du côté des forces du mal. Je te comprends, tu cherches ton gagne-pain. Mais j'aimerais que tu ne sois pas ici.»
Dans la salle, le «bon sourire» s'est fait rictus sous la moustache de Abdeljaleh Messaoudi. En poste à Paris, il est à la fois le correspondant du journal
la Presse de Tunisie et de l'ATCE (Agence de tourisme et de communication extérieure), l'organisme du régime «chargé» notamment de la presse étrangère. Messaoudi se fâche. «Moi aussi je t'aime bien, Taoufik. C'est de l'intimidation. J'ai le droit d'avoir une opinion différente. Si je ne l'avais pas, toi non plus tu ne serais pas là, Taoufik.» Mais il est lancé : «Ici, les médias te poussent aux excès, et la mondialisation aidant (sic), tout déborde. Tu dois reconnaître les spécificités culturelles de ton pays et du pouvoir. N'est-il pas temps d'ouvrir les portes au dialogue ? Quel est le but de ton combat ?» Là, Taoufik démarre. «C'est à moi que tu parles d'excès ? Je vais te raconter une histoire. Le 24 mars, lorsque cent policiers sont venus encercler ma maison et terroriser ma famille, je n'ai même pas osé communiquer cette information à mes collègues. Je me suis dis qu'ils ne me croiraient jamais. Alors j'ai dit qu'ils étaient venu à dix. Est-ce que c'est moi qui fais de l'excès lorsque je dis qu'il y a deux mille prisonniers politiques, juste parce qu'ils ont utilisé leur stylo ? Et les militants islamistes torturés ? Et leurs femmes violées ? Et les cent trente mille policiers du régime ? C'est moi qui fais de l'excès ?»
Ben Brik est lancé.
«Tu te souviens quand je suis rentré dans ce journal gouvernemental en 1990, où tu travaillais ? Tu m'as supplié d'écrire un éditorial pour rattraper un dossier sur la "liberté d'expression" que je venais de faire. J'ai refusé. J'ai été viré.» Oui, Messaoudi se souvient. «Tu avais 20 ans, tu commençais. Il fallait bien t'aider, mais déjà tu étais dans l'excès. Il faut y aller doucement, Taoufik, doucement.»
Depuis le début de l'affaire, le correspondant Messaoudi a fait
«deux ou trois papiers sur Ben Brik». C'est plutôt compliqué de lui faire dire ce qu'il a écrit. Des militants du Comité pour les liberté en Tunisie se rapprochent de lui. «Tiens, c'est nouveau, des flics gauchistes», ricane Messaoudi. Les deux exilés s'appellent Abdellatif Ben Salem et Mouhidine Cherbib. La semaine dernière encore, ils ont reçu des menaces de mort au téléphone.