Jourtnal Le Monde

 

Attentat mystérieux à Tunis contre Riad Ben Fadhel

Vif émoi dans les milieux de l'opposition

le jeudi 25 mai 2000

ANCIEN rédacteur de l'édition arabe du Monde diplomatique, Riad Ben Fadhel a été grièvement blessé mardi matin 23 mai, à Carthage, dans la banlieue de Tunis. " Il était un peu plus de 6 heures du matin. J'étais en voiture et je m'apprêtais à quitter mon domicile lorsqu'un véhicule s'est approché m'obligeant à ralentir. L'un des deux occupants m'a crié en arabe dialectal "chien de traître". J'ai ensuite ressenti une vive douleur au bas du cou tandis que mes agresseurs s'enfuyaient ", a raconté au Monde, jeudi matin, l'ancien journaliste qui a été transporté dans une clinique et placé en réanimation. M. Ben Fadhel, trente-neuf ans, s'y trouvait encore jeudi matin, mais ses jours ne seraient pas en danger.

Tue par les médias locaux, la tentative de meurtre a suscité un émoi indéniable dans les milieux de l'opposition, car, trois jours; auparavant, l'ancien journaliste, reconverti dans la communication, avait signé dans les colonnes du Monde un article nuancé mais au total peu amène pour le chef de l'Etat. " Il est temps, écrivait-il, de donner au pays un nouvel élan et de répondre aux aspirations diffuses d'une jeunesse lycéenne et étudiante sans repères et sans projet ( Le Monde daté du dimanche 21-lundi 22 mai) . "

L'article se poursuivait par un appel au président Ben Ali à ne pas chercher à se maintenir au pouvoir. La Tunisie

" a besoin d'un New Deal, d'autant plus que l'hypothèse islamiste a été écartée. Ben Ali (...) , dont le mandat est constitutionnellement le dernier, a le devoir de préparer le passage de relais ", écrivait M. Ben Fadhel avant de conclure : " Il le faut, pour que soit enfin démenti "le syndrome de Carthage" (où se trouve le palais présidentiel) , auquel avait déjà succombé Bourguiba. " Pour troublante que soit la coïncidence, aucun indice ne permet en l'état actuel d'établir un lien quelconque entre la publication de l'article dans Le Monde et la tentative d'assassinat - d'autant que le régime a jusqu'ici évité d'attenter à la vie de ses opposants laïques. " Je ne crois pas que l'ordre de me tuer est venu de très haut, nous a indiqué M. Ben Fadhel . Depuis trois mois, il règne en Tunisie une ambiance détestable qui a pu conduire certaines personnes à faire un excès de zéle. " M. Ben Fadhel - dont le père était ambassadeur et le grand-père un ami intime du président Bourguiba - n'intervenait guère dans la vie politique de son pays depuis des années. Il préférait se consacrer au développement de son agence de communication, Impact Media. D'où l'hypothèse, invérifiable, d'un règlement de compte ou d'une affaire strictement privée. GESTE D'APAISEMENT DU POUVOIR A noter, par ailleurs, que le pouvoir a fait un geste d'apaisement en direction de l'opposition laïque en permettant à deux de ses représentants de récupérer leurs passeports confisqués depuis des années. Il s'agit de Moustapha Ben Jaafar, secrétaire général du Forum démocratique (une association non reconnue), et de Moncef Marzouki, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH).

Florence Beaugé et Jean-Pierre Tuquoi

Le Monde daté du vendredi 26 mai 2000