Cette semaine un editorial a force l'estime de l'equipe de tuniscom, ce n'est pas que nous epousons les termes de ce qui est dit mais le fait est que des etrangers peuvent encore penser autrement malgre la mobilisation des moyens de l'etat tunisien pour les etouffer.

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ÉDITORIAL
Le mensonge tunisien

Guy Taillefer
LE DEVOIR

Le lundi 26 juillet 1999

C'est l'arnaque en Tunisie: d'un côté, un pays qui réprime au moindre signe d'opposition sans que son vernis démocratique ne s'en trouve trop terni; de l'autre, un État, élève appliqué du FMI et de la Banque mondiale, qui se développe économiquement sous les applaudissements nourris des Occidentaux.

Pierre Sané, secrétaire général d'Amnistie Internationale, déclarait en 1996, à l'issue d'un séjour en Tunisie: «Il existe une grande sophistication dans cet État policier.» Une sophistication qui consiste à museler toute dissidence - par torture, procès d'opinion, censure de la presse, confiscation des passeports, écoute téléphonique... - tout en faisant avaler à l'opinion internationale, avec une efficacité qui dépasse l'entendement, l'image d'une Tunisie respectueuse des droits de la personne. Le mensonge est formidable: sous un discours d'ouverture et de modernité, il y a la réalité d'une répression qui touche à tous les secteurs de la société civile - le simple fait de signer une pétition est un acte de résistance inouï - au nom de la lutte contre un intégrisme islamique qui, aux dires des spécialistes, ne constitue tout simplement plus une menace.

Pour le commun des touristes, elle est propre, la Tunisie, elle est belle, moderne, ordonnée... Une lueur de démocratie dans la nuit noire des dictatures arabes. Faux! Toutes les tracasseries et toutes les intimidations sont autorisées au pays du président Zine El-Abidine Ben Ali. Récemment encore, un opposant connu, Moncef Marzouki, porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie, a été détenu pendant trois jours et maltraité. Il y a deux semaines, une avocate des droits de la personne, Radhia Nasraoui, était condamnée pour appartenance à un parti de gauche interdit par la loi. Il y a longtemps qu'en Tunisie la liberté a été mise en déroute. Il y a tout aussi longtemps que nos gouvernements préfèrent regarder dans une autre direction, faisant la sourde oreille aux cris d'alarme lancés depuis plusieurs années par les organisations internationales de défense des droits de la personne.

La tromperie orchestrée par le président Ben Ali est le résultat d'un lent processus de piétinement de la liberté d'expression. Son arrivée au pouvoir en novembre 1987, à la faveur d'un «coup d'État médico-constitutionnel» contre le président Habib Bourguiba, renversé après que ses médecins l'eurent déclaré inapte à gouverner pour cause de sénilité, avait pourtant été fondée sur une promesse de «changement démocratique» bien reçue par les groupes d'opposition, y compris parmi les islamistes. Le désenchantement s'est amorcé, et pour cause, aux élections anticipées d'avril 1989, où Ben Ali s'est attribué rien de moins que 99,27 % des suffrages. Aiguillonné par la montée du Front islamique du salut dans l'Algérie voisine, il déclencha à partir de 1990 une chasse aux sorcières contre les milieux islamiques tunisiens, avec la complicité silencieuse des oppositions laïques et de militants des droits de l'homme, qui peuvent aujourd'hui s'en repentir: le dessein d'éradication du nouveau président s'est vite étendu à tous les secteurs de l'opposition.

Avec le résultat que les effectifs des forces policières ont apparemment quadruplé sous la présidence de Ben Ali et qu'a été conçu un cadre législatif qui les autorise maintenant à agir en toute impunité. Avec le résultat aussi que les partis d'opposition ont été réduits à des rôles de figurant, à l'état de partis de béni-oui-oui. Avec le résultat enfin, selon des opposants d'ici et de là-bas, que la situation est pire aujourd'hui qu'elle ne l'était sous Bourguiba, y compris pour les femmes dont la Tunisie a toujours cherché à faire l'alibi de son modernisme.

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«Mange et tais-toi!» est la politique actuelle du régime, notait récemment un correspondant de Jeune Afrique. Si Ben Ali survit à ce grave déficit démocratique (de nouvelles élections présidentielles bidon sont prévues pour octobre prochain), c'est en partie parce que la Tunisie affiche une assez bonne santé économique et sociale. En dix ans, l'espérance de vie a crû de cinq ans et le revenu par habitant a doublé (c'est le plus élevé des pays du Maghreb). C'est pour le moment l'un des principaux facteurs de légitimité de Ben Ali auprès de la population, comme ce le fut pour le président Suharto en Indonésie jusqu'à ce que la crise financière asiatique ne soulève contre lui les étudiants et la classe moyenne.

Or, le président tunisien, néolibéral dans l'âme, bon élève du FMI, vient d'engager la Tunisie dans un processus de libre-échange avec l'Union européenne, qui impliquera d'ici 2008 d'importants «ajustements» industriels susceptibles de pousser beaucoup de Tunisiens au chômage. D'où la question: sans sédatif économique, combien de temps le régime parviendra-t-il alors à garder au cachot le droit de le critiquer?

Le président Ben Ali (auquel Jean Chrétien évitera sans doute de poser la question alors qu'ils se croiseront en septembre prochain à Moncton, à l'occasion du Sommet de la Francophonie) fait le mauvais pari de croire que la liberté politique peut être entièrement dissoute dans la répression. Si sophistiqué que soit son État policier.

©Le Devoir


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